En résumé c'est un remake de 1978-1979. Les émeutes qui ont agité Téhéran - et à un moindre degrés quelques autres grandes villes - étaient à l'évidence une protestation de ce que les manifestants ( et leurs prétendus dirigeants politiques) considéraient comme étant des élections "truquées". Elles ont été rapidement réprimées ou se sont désintégrées car elles étaient sans direction et n'ont pas réussi à présenter des objectifs cohérents ou réalisables.
Tandis que les résultats des élections étaient effectivement surprenants et ont provoqué des soulèvements de sourcils partout - y compris dans les cercles internes de la République Islamique - les accusations de fraude sont à ce jour sans preuve. Il se peut qu'il y ait eu quelques magouilles, mais une fraude de l'ampleur suggérée par deux des candidats de l'opposition aurait provoqué une protestation d'une ampleur bien plus importante et une résistance à l'intérieur même du système.
Tandis que de nombreux observateurs expérimentés de l'Iran - dont les journalistes du pays les mieux placés pour observer - prédisaient une élection serrée remportée par Mir Hossein Mousavi, l'auteur de cet article avait prévenu avant les élections que c'était possible que le président sortant, Mahmud Ahmadinejad, puisse de nouveau l'emporter, et pas nécessairement avec une faible avance ( Lire "A bigger struggle ahead" Asia Times Online June 13, 2009 - http://www.atimes.com/atimes/Middle_East/KF13Ak03.html.
Mais les problèmes actuels ne portent plus sur une élection soit disant frauduleuse. De nouveau, l'attention se porte sur le type et l'étendue des réformes nécessaires pour restructurer les institutions iraniennes et modeler la politique du pays pour le 21ème siècle.
Le résultat de l'élection - et les émeutes qui ont suivi et la violence utilisée contre les émeutiers - ont produit une victoire sans équivoque de la droite idéologique islamique. Pour la première fois dans les 30 ans d'histoire de la République Islamique d'Iran, une faction domine complètement et les autres factions sont complètement perdues. On se retrouve en territoire inexploité et on a besoin de beaucoup de planification, de positionnement et d'agissement pour manoeuvrer avec précaution spécialement ces 4 années qui viennent.
Tandis que la montée en puissance de la droite islamique renforcera la cohésion et la capacité à manoeuvrer de la République Islamique, il reste encore à voir si cette cohésion a été obtenue à un prix trop élevé en terme d'opposition et de prévision à long terme en matière de stabilité politique.
L'ascension, l'ascension d'Ahmadinejad
Les évènements de ces trois dernières semaines ont eu un effet déprimant sur les supporters de la République Islamique dans le monde. La vue des importantes émeutes et des manifestations de rue suivies par l'inévitable violence nécessaire pour rétablir l'ordre public et intimider des émeutiers futurs, a causé des dommages considérables au prestige et à la perception de soi de la plupart des supporters de la Révolution Islamique.
La Révolution Islamique de 1979 a triomphé, portée par des manifestations de rue sans précédent, et une légitimité populaire largement répandue. Ces trente dernières années les dirigeants iraniens ont constamment essayé de maintenir et de renforcer cette légitimité populaire pour faire passer un grand nombre de réformes et de changements fondamentaux qui ont transformé le pays le rendant méconnaissable. Tout signal que cette légitimité populaire serait inévitablement sur le déclin sape la base idéologique et institutionnelle de l'ordre post révolutionnaire.
Le désastre qu a submergé le pays immédiatement après l'élection présidentielle est largement du au style de direction et de gestion d'Ahmadinejad. Un populiste expérimenté et un combattant de rue instinctif, Ahmadinejad est certainement le produit le plus remarquable de la révolution iranienne.
Ceux qui l'ont constamment sous estimé ces 4 années passées, ont été surpris par ses capacités politiques remarquables et une volonté invincible de pouvoir. Pendant la campagne électorale ( et spécialement lors de débats TV sans précédent avec les autres candidats), Ahmadinejad s'en est pris aux géants de l'establishment iranien et les a démoli aisémen, sans effort semble-t-il.
Tandis qu'il brisait toutes les règles gouvernant l'art de la politique dans la République Islamique, Ahmadinejad s'est attiré beaucoup de sympathie dans le pays en attaquant les oligarches corrompus du pays, en particulier l'ancien président, Hashem Rafsanjani, et l'ancien porte parole du parlement, Ali Akbar Nategh Nouri.
Pourtant, malgré sa victoire électorale étonnante ( en laissant de côté les accusations sans preuve de fraude électorale) Ahmadinejad reste une personnalité qui divise profondément. Ce qui est vraiment important pour l'instant, ce n'est pas si les élections ont été ou non truquées en sa faveur, mais qu'un nombre trés important d'Iraniens refusent de le considérer comme leur président. Ce manque de légitimité parmi certaines couches de la société iranienne sera probablement la cause d'un nombre considérable de problèmes dans les quatre années à venir ( et peut être même au delà) et il reste à voir si les dommages pourront être progressivement réparés.
Au delà de sa légitimité populaire, l'effet Ahmadinejad sur la République Islamique ( à la fois comme idéologie et comme état) est sans précédent. Mis à part feu l'ayatollah Ruhollah Khomeini, personne n'a eu autant d'influence sur l'évolution du régime.
Immédiatement après la première victoire électorale d' Ahmadinejad en Juin 2005, l'auteur de cet article a donné son avis dans le Daily Star basé à Beyrouth ( www.dailystar.com.lb) intitulé i|[" Ahmadinejad may end up being the clerics' bane" ( Ahmadinejad pourrait finir par empoisonner la vie des religieux)]i, dans lequel un grand nombre des évènements qui y étaient prédits pour ces quatre dernières années se sont produits.
Ce n'était pas difficile de prévoir qu'Ahmadinejad aurait un effet profond ( et largement négatif) sur la République Islamique. Il est la formidable représentation de ce que l'on a appelé la deuxième génération de révolutionnaires, qui constituent l'essentiel de sa base politique. Sur certains points trés important, il appartient à l'extrême droite du régime et adopte une logique et certaines approches politiques qui si elles sont menées à leur conclusion logique - comme elles viennent de l'être - renversent inévitablement les contrôles des factions et les équilibres du régime. Associé à sa personnalité indépendante et excentrique, cette base politique et sa vision devaient à un moment ou à un autre provoquer une rupture. Cela s'est passé il y a trois semaines.
Il y a eu une grande quantité d'analyses non professionnelles et de journalisme paresseux sur les antécédents d'Ahmadinejad et le soutien de base dont il bénéficie. Le président harcelé à une fois été accusé d'avoir pris part à la prise d'otage des Américains de 1979-1981, d'avoir tué des dissidents exilés, d'être soutenu par le puissant Corps des Gardes de la Révolution Islamique (IRGC) et d'être un laquais du dirigeant suprême, l'Ayatollah Seyed Ali Khamenei. Tout ceci est faux.
Ahmadinejad est exactement ce qu'il apparaît être; principalement le dirigeant le plus formidable d'une faction qui s'est progressivement étendue et a approfondi son emprise et son influence au sein du régime au point qu'actuellement elle le domine complètement. Les factions politiques dans la République Islamique - comme nous les connaissons- se sont effondrées.
Refaire la République Islamique
L'intervention de Khamenei dans la crise politique qui a secoué le pays visait à rappeler expressément à l'extrême droite qu'elle avait peut être renversé les factions politiques, mais qu'elle ne peut pas ignorer la base idéologique de masse du régime.
Effectivement, le véhément discours de Khamenei lors de la prière du vendredi 19 Juin, visait pour une grande part la base idéologique du régime. C'est à dire les plusieurs millions d'iraniens, pour la plupart des jeunes hommes et femmes, dont en fin de compte la fidélité n'est pas pour une faction ou un courant politique mais à la République Islamique dans son ensemble. En ce qui concerne cet électorat, la cohésion, la sécurité, et la viabilité à long terme du régime islamique vaut un million d'élections truquées. Tandis que Khamenei a été obligé de reconnaître Ahmadinejad (ne serait qu'en reconnaissant que le résultat de l'élection était effectif) il a prudemment rallié la base du régime en utilisant des thèmes connus idéologiques et émotionnels.
Le message de Khamenei au monde était clair : la République Islamique peut avoir changé au sommet mais sa base reste inchangée. Ce message était d'abord et avant tout pour Ahmadinejad et son cercle rapproché. Ils peuvent avoir écarté des personnalités clés du centre de la scène politique mais à long terme ils n'ont pas d'autre option que d'employer le même type de politique consensuelle qui a permis à la République Islamique de survivre ces 30 dernières années.
Il y a beaucoup de confusion concernant le rôle de Khamenei dans la République Islamique. Son titre officiel c'est "dirigeant de la Révolution Islamique" que de nombreux commentateurs ont réduit à l'expression à moitié correcte de " dirigeant suprême". Bien que Khamenei joue un rôle de coordination important au sommet, sa méthode préférée d'intervention c'est de rallier les gens de la base avec lesquels il entretient une relation profonde et symbiotique.
Mis à part son rôle suprême évident politique et idéologique, il tire son autorité de la croyance des gens de la base qu'il possède une approche intérieure spéciale et la sagesse et que chacune de ses paroles et actions visent à sécuriser les intérêts du système dans son ensemble. Ceci - plutôt que des croyances abstraites idéologiques - explique pourquoi sa parole est souvent considérée comme une fin en soi.
Le fait que des personnalités clés de l'establishment - dont deux des candidats battus à la présidentielle - aient choisi d'ignorer son dernier mot en incitant leurs supporters à continuer leurs manifestations, est plus un symptôme de l'effondrement des factions discuté auparavant que le manque de respect à l'égard de Khamenei.
L'intervention cruciale de Khamenei le 19 Juin - et les positions suivantes adoptées depuis - ont mis un frein à la conduite instinctive de la droite islamique pour mener une large purge . Les conditions n'avaient jamais été aussi mûres pour une répression totale sur la dissidence au sein du système. C'est la débandade totale pour toutes les autres factions, tout particulièrement la gauche islamique autrefois puissante. Leurs dirigeants ont été exposés comme étant des perdants er leurs supporters se sont retrouvés démoralisés à cause de l'acceptation par la machine étatique de la victoire finale de la droite islamique.
Le plus important, c'est que des personnalités clés de l'establishment ont maintenant été de manière décisive marginalisées. Le plus grand perdant de tous c'est l'ancien premier ministre Mousavi. Bien que Mousavi ait des revendications légitimes, il a fait toute une série d'erreurs catastrophique immédiatement avant et après les élections.
Alors que la campagne électorale se terminait, le camp de Mousavi s'est inquiété de son alliance politique avec les anciens présidents Mohammad Khatami et Rafsanjani. L'alliance avec Rafsanjani était particulièrement surprenante car l'ancien président avait joué un rôle déterminant dans la marginalisation de Mousavi pendant l'été 1989, ce qui avait conduit à la "disparition" de Mousavi de la scène politique pendant près de 20 ans.
Il a été révélé que la campagne de Mousavi avait été financée par Rafsanjani ce qui lui a fait perdre ses soutiens les plus sûrs dans la gauche islamique (qui détestent Rafsanjani) et l'a poussé encore plus vers un électorat qui n'avait aucune base au sein du régime. En fait l'aspect carnaval de rue qui a marqué la campagne de Mousavi a rappelé le douloureux souvenir du style électoral et politique de l'ancien président Khatami.
La plus grande erreur de Mousavi s'est produite immédiatement après la fin du vote quand il s'est déclaré lui-même vainqueur. L'implication était claire : un résultat contradictoire serait immédiatement considéré comme frauduleux. Cela a été le principal déclencheur des émeutes qui ont suivi. Ensuite Mousavi a commis erreur sur erreur en persistant dans sa position de principe que l'élection avait été "truquée" ( sans fournir de preuve crédible) et en refusant les solutions qui ont été offertes par les médiateurs. Ces erreurs ont détruit le prestige de Mousavi chez les fidèles de la République Islamique ( dont un nombre important avait voté pour lui) le confinant effectivement à la marge. Bien que Khamenei lui-même a mis en garde contre le fait d'écarter l'ancien premier ministre, difficile de voir comment il peut être réhabilité.
Un autre grand perdant c'est l'ancien président et hyper oligarche Rafsanjani. Battu par Ahmadinejad aux élections présidentielles de 2005, Rafsanjani a passé les 4 dernières années à lancer des piques au gouvernement. Il a tout fait pour renverser Ahmadinejad, mais son soutien malheureux à Mousavi semble être son dernier soubresaut. Bien que Rafsanjani ait pris ses distances d'avec les émeutiers - et que Khamenei l'ait directement soutenu en réprouvant Ahmadinejad qui l'avait accusé de corruption sur la TV nationale - on s'attend à ce que Rafsanjani ( qui a été un des piliers du système) soit progressivement écarté.
On s'attend à ce que de nombreuses autres personnalités importantes dont le candidat perdant à l'élection présidentielle, Mehdi Karroubi, et l'ancien porte parole du Majlis (parlement), Nategh Nouri, soient écartés. Mais une purge étendue à leurs supporters est peu probables actuellement. A quelques exceptions près, la République Islamique a généralement évité les purges internes par crainte de déplaire à sa base idéologique. Bien qu'actuellement la situation soit évidemment différente, il semble qu'il y ait suffisamment de mécanismes institutionnels et de direction idéologique/politique en place pour empêcher Ahmadinejad et ses supporters de mettre un terme à la scène politique iranienne de la République Islamique jusque là diverse et animée.
Vers un nouveau consensus
La chute du système politique des factions en Iran sera probablement un phénomène temporaire. En fait, dans les coulisses, les troublions et les médiateurs essaient déjà de forger un nouveau consensus basé sur un réalignement radical des factions.
Une solution prise tout particulièrement au sérieux dans les cercles importants politique et du renseignement c'est un "partenariat des extrêmes", c'est à dire une réconciliation entre le coeur de la gauche idéologique et la droite idéologique. En d'autres termes, les deux extrêmes dans le spectre de la République Islamique vont forger un large consensus politique pour gérer la politique nationale pour les quatre ans à venir. La réconciliation a été rendue possible par l'effondrement de la faction centriste et d'autres en particulier la gauche réformiste ( menée par Rafsanjani) les conservateurs traditionnels ( menés par Nategh Nouri) et la droite plus modérée idéologiquement ( menée par Ali Ardeshir Larijani).
Le ralliement d'une personnalité importante de la gauche islamique au camp d' Ahmadinejad pourrait indiquer un tournant politique bien plus important. La défection de Seyed Amir Hossein Mahdavi est importante non seulement à cause de sa position comme homme de réseau clé de la gauche islamique, mais aussi parce que Mahdavi est membre du Comité Central de l'Organisation des Mujahedeen de la Révolution Islamique (OMIR) ( à ne pas confondre avec l'organisation terroriste du MKO Mujahedin-e-Khalq Organization en exil) et une importante personnalité actif au QG de (l'ex) campagne présidentielle de Mousavi.
Mahdavi a fait des révélations longues et importantes sur les "déviations " politiques idéologiques et stratégiques de l'OMIR ce qui provoquera probablement d'autres défections et peut être même la fin de cette organisation qui parallèlement avec le Forum du Clergé Militant a été un pilier clé de l'organisation de la gauche islamique pendant les 30 dernières années.
Bien que les contours d'une alliance politique plus large reste à définir, il y a des signes qu'à la base au moins un nombre conséquent de personnalités de la gauche islamique et d'activistes sont prêts à se rallier derrière Ahmadinejad et à accepter l'hégémonie publique de la droite islamique.
Mais un compromis durable nécessitera la construction d'un consensus sur des questions prioritaires en matière de politique intérieure et étrangère. Le gouvernement d' Ahmadinejad devrait co opter un certain nombre de politiques traditionnelles de la gauche islamique, c'est à dire une lutte sérieuse ( et pas simplement verbale) contre la corruption, une gestion plus prudente de l'économie (ce qui veut dire revenir sur certaines réformes de Rafsanjani du début des années 90) et une approche plus culturelle ( à l'opposé d'une approche répressive) en matière d'islamisation. Dans le domaine de la politique étrangère, Ahmadinejad devra abandonner ses plans d'un accord limité avec les Etats Unis car toute ouverture avec le "Grand Satan" est anathème pour la gauche islamique.
Il existe un potentiel important de coopération tout simplement parce que la base de la gauche islamique et celle de la droite islamique sont prêtes à s'accorder sur un éventail de questions fondamentales. Le tour de force réside dans la création d'une nouvelle direction crédible de la gauche islamique qui pourra alors négocier en toute bonne foi avec le formidable Ahmadinejad. La défection de Mahdavi - centré sur les thèmes de la jeunesse et du radicalisme - donne un aperçu des marchandages et activités parapolitiques qui ont lieu en coulisses.
Le résultat de cette nouvelle réalité politique va décevoir les gens qui espéraient que la période brève d'affrontements de rue et de chaos sonneraient le début de la fin du régime islamique. Sans négliger les dommages au prestige et à la légitimité, l'émergence d'un régime plus efficace et plus hostile offrira de nouvelles opportunités stratégiques pour les fidèles de la République Islamique dans la région et bien au delà.
Mahan Abedin 10/07/9 - Copyright www.atimes.com
Mahan Abedin est chercheur Senior en études sur le terrorisme et consultant sur les médias indépendants en Iran. Il se trouve actuellement dans le nord de l'Irak où il aide au développement de médias locaux.