Pierre Kropotkine (1842-1921), anarchiste russe, prônait une « révolution » fondée sur l'entraide et inspirée par les communautés traditionnelles, à l'opposé des idées darwiniennes de la compétition nées à son époque et dominantes aujourd'hui. Il était également l'un des rares anarchistes à refuser toute violence.
"Lorsque je quittai les montagnes après une semaine passée auprès d'horlogers suisses, mon avis sur le socialisme était fixé. J'étais devenu un anarchiste. » Tels sont les mots prononcés en 1872 par un prince russe de trente ans, Pierre Kropotkine. Aucune théorie de l'hérédité ou de l'environnement ne permet d'expliquer l'évolution de cet homme très différent des princes russes tsaristes de son temps. Sa vie avait d'abord suivi un cours assez classique. Son père était riche et possédait 1 000 serfs ; sa famille passait son temps entre sa résidence moscovite et ses propriétés rurales. A l'âge de quinze ans, Pierre Kropotkine entra dans un corps militaire russe d'élite, et se destinait à devenir officier. Or, dès l'âge de vingt ans, son intérêt pour la science politique lui ôta le goût pour la vie militaire. Il demanda alors sa mutation en Sibérie orientale près de la frontière chinoise en espérant que, dans cette contrée éloignée, il aurait le loisir de se livrerà ses centres d'intérêts. Là-bas, il entreprit effectivement un grand nombre de voyages d'exploration d'environ 80 000 km, principalement à cheval. Ses observations constituent une contribution encore reconnue aujourd'hui à la science de la structure géologique du contient asiatique. Mais, surtout, sa vie intellectuelle s'enrichit de ses observations anthropologiques et zoologiques. Il rencontra de nombreux peuples traditionnels et s'aperçut qu'ils étaient naturellement sociables... sans l'aide de l'Etat ou des lois ! Il fut alors amené à remettre en question l'accent mis par le darwinisme sur la compétition et la lutte entre les animaux d'une même espèce comme facteur d'évolution.
En 1867, Kropotkine abandonna l'armée écoeuré par les brutalités du régime tsariste. Les années suivantes, il donna des cours de géographie et s'intéressa à l'histoire du changement climatique et de l'ère glaciaire. En 1871, il décida de se consacrer à la réforme sociale. A l'époque, réforme ne pouvait signifier que révolution ; ainsi Kropotkine voyagea à l'étranger pour clarifier ses idées en rencontrant des. révolutionnaires d'Europe occidentale. Le mouvement socialiste international était en passe de se scinder en deux factions irréconciliables, marxistes et libertaires. Il ne fallut pas longtemps à Kropotkine pour choisir son camp, une courte visite à la fédération égalitaire des horlogers du Jura suisse le fit adopter la position exprimée au début de cet article.
Kropotkine retourna en Russie en anarchiste convaincu et épousa le rôle de révolutionnaire professionnel. Il fut bien sûr arrêté et emprisonné. Après deux ans, ses amis organisèrent son évasion de prison et de Russie. Il ne retournera pas à son pays natal avant 1917. Il fit encore trois années de prison en France. De 1886 à 1917, il vécut en Angleterre comme écrivain bien inséré dans le milieu intellectuel et devint théoricien de l'anarchisme.
Un théoricien concret de l'anarchisme
Les écrits de Kropotkine diffèrent beaucoup de nombre d'écrits anarchistes par leur contenu lisible et factuel. Il souhaitait donner des fondements scientifiques et théoriques à l'anarchisme. Dans ses écrits, il n'harangue pas son lecteur mais s'adresse à lui de façon courtoise, affable et érudite. Ses travaux ont résisté au temps et sont périodiquement réédités.
Il a été l'un des premiers penseurs à mener une analyse détaillée de la décentralisation comme la meilleure façon de vivre pour une société humaine. Kropotkine était un optimiste et pensait que le monde allait inéluctablement dans ce sens. Les changements qu'il a prévus mettent certes du temps à se réaliser. Il a ainsi anticipé le temps où les pays exportateurs de nourriture préféreront consommer leur production.
« Toute notre civilisation de classe moyenne est basée sur l'exploitation des races dites inférieures et des pays industriels moins avancés. La Révolution finira par produire des bienfaits en ébranlant cette civilisation et permettant aux races dites inférieures de se libérer. Mais ce grand bienfait se manifestera par une diminution régulière de la nourriture fournie dans les grandes villes occidentales. » La Révolution n'est pas pour lui le catalyseur nécessaire de ce processus, les forces économiques en présence amèneraient le même aboutissement. Les économistes orthodoxes du XIXe siècle considéraient l'avenir économique du monde en termes de spécialisation croissante par pays.
" L'humanité devait être divisée en industries spécialisées par pays. La Russie devait devenir un grenier à blé, l'Angleterre une immense filature de coton, la Belgique un atelier de tissage... cette spécialisation devait ouvrir un champ immense de production, de consommation de masse et une ère sans fin de richesses pour toute l'humanité. " Kropotkine notait que les exportateurs traditionnels de matière première commençaient déjà à ouvrir des usines chez eux. Ainsi l'Angleterre aurait-elle mieux fait d'abandonner l'idée que ses habitants peuvent vivre en exportant des biens manufacturés. L'Angleterre se devait de devenir autosuffisante.
Kropotkine a été trop optimiste, les économistes orthodoxes n'étaient pas aussi inactifs qu'il le pensait en 1890... et plus d'un siècle plus tard ! De nombreux pays sont toujours spécialisés en bananes, sucre, cuivre ou cacao.
Des campagnes nourricières
L'étape suivante dans son argumentation reste valide pour les pays occidentaux. Les matières premières sont de plus en plus en plus difficiles à acquérir ; si l'autosuffisance est aujourd'hui dési- rable, demain elle constituera une nécessité. Kropotkine croit fermement que l'Angleterre par exemple peut être autosuffisante et a consacré la première partie de
Fields Factories and Workshops écrit en 1898 pour défendre cette thèse. Il écrivait lors d'une période d'effondrement de l'agriculture: même si ses chiffres ne sont plus actuels, ses arguments le restent. Le malaise agricole était causé par
" la désertion, l'abandon de la terre. Chaque culture exigeant du travail humain a vu son aire réduite (...) bien loin d'être surpeuplées, les campagnes anglaises manquent cruellement de bras." Dans le Middlesex, Kropotkine pouvait parcourir huit kilomètres à travers les champs
« dans lesquels poussaient à peine deux tonnes de paille par demi hectare, à peine de quoi nourrir une vache laitière sur un hectare. Et cela à quatre-vingt kilomètres de Charing Cross (N.D.L.R. quartier de Londres) une ville de cinq millions d'habitants se fournissant en pommes de terre venant de New Jersey et du pays de Galles, en salades françaises et en pommes canadiennes. » Soit un modèle opposé à la production intensive des maraîchers de France, des îles Anglo-Normandes et ailleurs. Kropotkine était un bon jardinier, il avait fait pousser des légumes... en prison, et des vignes dans la banlieue londonienne. Son enthousiasme pour les maraîchers était sans bornes.
« Ils ont créé une agriculture nouvelle.., leur ambition est d'avoir entre six et neuf cultures sur le même lopin de terre sur une année. Ils ne comprennent pas le discours sur les bons ou les mauvais sols parce qu'ils font leur sol eux- mêmes », avec du fumier, des algues, du compost, tout ce qui est localement disponible.
« Mais à Paris, le jardinier ne défie pas seulement le sol, il défie le climat », par l'utilisation de tuyaux en verre chauffant le sol. Avec ces méthodes, un jardin maraîcher près de Paris d'un hectare et dans lequel travaillent huit personnes (ce qui représente un travail très dur selon Kropotkine, mieux vaut laisser douze hommes accomplir la tâche, avec quatre heures de travail par jour), produit en un an dix tonnes de carottes, 6 000 choux, 3 000 choux-fleurs, 5 000 paniers de tomates, 154 000 salades, soit assez pour nourrir 350 personnes.
« Si la population d'un pays doublait, tout ce qui devrait être préconisé pour produire de la nourriture pour 90 millions d'habitants serait de cultiver le sol comme il est cultivé dans les meilleures fermes. Et d'utiliser les champs qui aujourd'hui sont inexploités de la façon dont les périphéries des grandes villes françaises sont utilisées pour le maraîchage. »
En Angleterre aujourd'hui nous avons à peine un demi hectare de terre par personne (un peu moins d'un hectare en France) et produisons la moitié de notre nourriture, les Néerlandais avec trois-quarts d'hectare par personne mais avec une agriculture plus « kropotkinienne » produisent 50 % de nourriture en plus de leurs besoins. Un agriculteur anglais objecterait que leurs sols sont meilleurs, mais Kropotkine maintiendrait que la terre est ce qu'on en fait.
« Les sols les plus fertiles ne sont pas les prairies dAmérique, ni les steppes de Russie, ce sont les tourbières d'Irlande, les collines sablonneuses de la côte maritime septentrionale française, les montagnes caillouteuses du Rhin, des paysages que l'homme a modelés. »
L'écueil de la spécialisation
La forte augmentation des heures de travail agricole pourrait être obtenue en faisant de l'agriculture une activité à mi-temps. Il faisait remarquer que la séparation de l'agriculture avec l'industrie était un phénomène moderne, en Angleterre la séparation était déjà presque complète. Ailleurs en Europe des millions de personnes vivaient encore comme paysans-artisans ignorés par les économistes orthodoxes qui ne voyaient dans leur système que son soubassement industriel, et ce, pour en prédire l'effondrement. Kropotkine a toujours supposé de façon trop optimiste que les avantages de ce système lui assureraient la survie. Son argument majeur en faveur des petites industries décentralisées, toutefois était social ou moral : elles sont compatibles avec le bonheur humain, dans une société juste et libre. Mais il était assez réaliste pour s'apercevoir que ses convictions morales devaient être confortées par un bon sens économique. La plupart des gens ne feront ce qui est juste que s'ils sont convaincus que les bénéfices matériels seront au moins égaux aux bénéfices de ceux qui pensent le contraire. Ainsi Kropotkine avait-il du mal à étayer l'efficacité de la décentralisation économique. La Révolution industrielle a été fondée sur le principe de la division du travail: la spécialisation accrue devait signifier plus de productivité. La faille de ce raisonnement était que les gens contrairement aux machines ont besoin d'être heureux pour bien travailler.
"L'idéal de l'industrie moderne est qu'un enfant surveille une machine qu'il ne doit pas et ne peut comprendre... L'idéal de l'agriculture moderne est de se débarrasser du paysan et d'envoyer un homme qui fait des petits travaux surveiller une moissonneuse batteuse. "La division du travail signifiait marquer des hommes à vie dans des usines de cordages, d'autres pour être contre- maîtres, d'autres pour pousser de lourds chariots de charbon au fond d'une mine ; mais aucun d'entre eux n'a idée du fonctionnement global de la machine, de l'usine ou de la mine. Cela détruit l'amour du travail et l'inventivité qui a créé la machine dont nous sommes si fiers".
Relocaliser I'industrie
Même si Kropotkine n'était pas épargné pa l'enthousiasme pro-machiniste ambiant, il fut l'un des rares à s'apercevoir que l'élément principal était l'échelle de la mécanisation. Il approuva l'électricité comme un moyen de distribuer l'énergie facilement à des endroits distincts et rendant obsolète la centralisation de l'industrialisme basé sur le charbon. La grande échelle est nécessaire à certaines industries, certes :
« Les bateaux vapeur ne peuvent être construits dans des villages » (même s'il se demande si l'on a vraiment besoin de ces bateaux), mais le plus souvent
« les grandes industries ne sont que des agglomérations.., de plusieurs industries distinctes ou de plusieurs centaines de copies de la même machine ». La plupart des industries, conclut-il, sont centralisées pour des raisons historiques et commerciales, et non techniques. La relocalisation de l'industrie en de petites unités à travers la campagne serait faisable ; l'agriculture profiterait de l'éparpillement des savoir-faire et de la disponibilité de bras supplémentaires pour le travail saisonnier. Les travailleurs seraient plus heureux et en meilleure santé, les clivages entre la ville et la campagne, le travail manuel et intellectuel seraient comblés. Le fossé entre les travailleurs et les consommateurs disparaîtrait et les unités sociales seraient réduites à une taille autorisant l'épanouissement de la liberté et du sens de la communauté.
La preuve par la nature et les populations traditionnelles
La critique faite le plus souvent à l'anarchisme est qu'il ne prend pas en compte le caractère antisocial de la nature humaine. Dans l'un de ses ouvrages les plus célèbres,
L'Entraide, Kropotkine a tenté de répondre à cette objection en donnant des preuves zoologiques, anthropologiques et historiques de la place centrale de la coopération plutôt que de la compétition dans la vie animale et humaine. Ce livre était une réponse à un essai de T. H. Huxley (1825-1895) sur la lutte pour la survie où il comparait le monde animal à un combat de gladiateurs
« les plus forts, les plus adroits, les plus rusés s'en sortent jusqu'à la prochaine bataille (...) il n'y a pas de quartier ». Il disait des hommes « primitifs » que la vie est une bataille continuelle et au-delà de la famille, la guerre hobbesienne de tous contre tous était l'état normal de l'existence. Les observations menées par Kropotkine sur les animaux et les peuples premiers en Sibérie réfutaient à ses yeux les opinions de Huxley. Dans L'Entraide il s'appuie sur de nombreuses références pour soutenir que ceux qui survivent ne sont pas ceux qui sont les plus compétitifs mais les plus « coopératifs ». Il cite en exemple des scarabées (nécrophores) qui enterrent à plusieurs les animaux morts pour y pondre leurs oeufs. Des pélicans nagent de front pour piéger les bancs de poissons vers le creux d'une anse ; les chevaux sauvages se regroupent pour repousser les attaques des loups ou des ours. Kropotkine explique que les espèces comptant le plus grand nombre d'individus sont celles qui ont l'instinct de coopératon le plus développé. Il serait étrange, poursuit-il, que l'homme fasse figure d'exception
"si une créture aussi fragile que lui à ses débuts n'avait pas trouvé sa protection et ses progres dans le secours mutuel comme les autres animaux mais dans une compétition acharnée sans égard pour le bien de son espèce ".Les éléments apportés par des douzaines d'explorateurs et d'antropologues confortaient Kropotkine dans l'idée que le "sauvage" est une fiction.Leurs rapports sur les peuples premiers lesd qualifient de "doux", "spontanés" "affectueux". Kropotkine se réjouissait du communisme naturel de ces gens matériellement "arriérés" comme les Hottentots qui ne
"pouvant manger seuls même s'ils ont faim, interpellent la cantonnade pour venir partager leur repas", ou encore les Aleut chez qui si l'un d'entre eux s'enrichit, il convoque les gens de son clan à une fête afin de distribuer autour de lui sa fortune.
L'Entraide retrace l'histoire de l'aide mutuelle et insiste sur l'étude des cités libres du Moyen Age et les confréries de ces villes. Elles étaient pour lui un modèle de sociétés et de structures économiques à petite échelle. Il considérait l'apparition des Etats Nations dés le XIX ème siècle comme une aberration, à contre courant du progrès historique. Mais, même dans l'Europe du XIXème siècle, il croyait voir les ferments d'une société plus naturelle. Ce qui est dépeint dans
L'Entraide est partial, et Kropotkine l'admet, mais il le justifie comme un nécessaire antidote à l'école de pensée individualiste.
En dépit de ces vues révolutionnaires, Kropotkine est le fruit de son époque comme le montre sa foi dans le progrès et dans le pouvoir bénéfique de la science. Ses idées étaient également influencées par son tempérament, doux, modéré, ignorant les bas fonds de l'âme humaine. Si Kropotkine se résumait à ces quelques traits, on pourrait tout à fait ignorer sa pensée. Mais ses idéaux sont basés sur des faits, des communautés russes, des tribus de Sibérie, des paysans horlogers des îles Anglo-Normandes, une expérience consolidée par une recherche méticuleuse et exhaustive.
L'optimisme aveugle est une faute, mais un optimisme à longue vue basé sur un savoir du monde naturel et des capacités humaines est une vertu qui pourrait profiter à notre époque privée de repères.
Nicholas Gould - L'ÉCOLOGISTE N°17 - Vol. 6 N°3 - DECEMBRE - JANVIER - FEVRIER 2006
Site de L'écologiste
Nîcholas Gould, philosophe jardinier, est contributeur régulier à L'Ecologiste.
Titre et Introduction Mireille Delamarre pour www.planetenonviolence.org
Sur L'Entraide de Pierre Kropotkine
Dans cet ouvrage écrit en 1902, Kropotkine s'élève contre le darwinisme social de son époque. Il avance la thèse selon laquelle l'entraide est le moteur de l'évolution et du progrès, et non la compétition et le chacun pour soi. Les individus les plus aptes, ce sont ceux qui coopèrent, et "la lutte pour l'existence " («struggle for live») est un phénomène marginal.
On trouvera dans cet ouvrage précurseur beaucoup d'études de cas concrètes pour étayer cette thèse chez les sociétés humaines et animales.
Pierre Kropotkine,
L'Entraide, Ecosociété,
2001, 400 pages.
Autres ouvrages de Kropotkine
La Morale anarchiste, Mille et une nuits, 2004, 96 p.
L'Entraide, Ecosociété, 2001, 400 p.
La Conquête du pain, Tops-H. Trinquier, 2002, 279 p.
L,'Ethique, Tops-H. Trinquier, 2002, 328 p.
La Grande révolution, 1789-1793, Tops-H. Trinquier, 2002, 468 p.
Paroles d'un révolte; Tops-H. Trinquier, 2002, 261 p.