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Sionisme : le Mythe de l'Etat Juif ET Démocratique

Revue d'un livre d'Uzi Benziman « A Qui Est Ce Pays ?

Ce livre D'Uzi Benziman, journaliste et chroniqueur au quotidien israélien Haaretz, a été publié fin 2006. Il retranscrit les minutes des rencontres d'un groupe comprenant des citoyens juifs israéliens et des citoyens arabes israéliens qui s'étaient assignés pour tâche de proposer une Charte pour l'état d'Israel. Le groupe s'est dissous, suite à l'incapacité des participants à se mettre d'accord sur un point clé : Israel peut-il et doit il rester un état juif tout en étant aussi un état démocratique ? Revue du livre par Tom Segev.



Illustration de la couverture du livre d'Israel Shahak :
Illustration de la couverture du livre d'Israel Shahak :

Rupture - Tom Segev

Un jour, il y a de cela quelques années, l'historien Adel Manna a participé à la cérémonie de remise de diplôme de son fils qui venait juste de réussir un examen de droit. L'évènement se tenait à la Piscine Sultan à Jerusalem. A la fin de la cérémonie, la famille Manna a décidé de partir, avant que ne soit chanté l'« Hatikva » l'hymne national. Ils ne voulaient pas rester assis alors que tout le monde se tenait debout et chantait, et ils ne voulaient pas non plus se mettre debout.

Ils n'avaient pas encore réussi à atteindre la sortie que, fait embarrassant, l'hymne a commencé et des gens leur ont crié : «Qu'est ce qui se passe ici ? Quel type de comportement est ce là ? Vous voulez l'égalité, mais nous n'êtes pas prêts à respecter l'état?!»

Manna, qui est généralement un modèle de maîtrise de soi, a perdu patience et a répondu: «Taisez vous donc ! Continuez de chanter votre « Hatikva ». Ce n'est pas la mienne. Qu'est ce que vous me voulez ? »

Par la suite, Manna a décrit l'incident à ses collègues dans le cadre d'un groupe de travail qui avait été réuni par l'Institut de Démocratie d'Israel, ayant pour but de formuler une Charte pour définir et régulariser l'essence des relations entre juifs et arabes en Israel.*

Le groupe comprenait 12 juifs menés par le juriste Mordechai Kremnitzer, et 8 arabes, menés par Manna. Aucun des participants n'exprimait de vue des plus extrèmes, ils étaient d'accord qu'Israel devrait être une démocratie. Les juifs étaient d'accord sur une série d'arrangements visant à réduire la discrimination contre les arabes, incluant des arrangements concernant le foncier, et des actions affirmatives dans différentes sphères, et Kremnitzer était même d'accord pour changer l'hymne national, le drapeau et l'emblème de l'état.

Ils se sont retrouvés une fois par mois pendant deux ans, générant une dynamique interpersonnelle fascinante, et traitaient la Charte qu'on leur avait demandé de définir avec un profond sérieux, comme s'il s'était agi d'un document historique, égale en importance à la Déclaration d'Indépendance d'Israel. Chaque mot prononcé dans les rencontres a été enregistrés et tout au long de cette période, des centaines de pages de retranscriptions se sont empilées. Le journaliste (et chroniqueur d'Haaretz) Uzi Benziman les a maintenant éditées à des fins de publication.

"A qui est ce pays ?" (en hébreu) est l'un des plus importants, plus déprimants, et plus inquiétants livre qui ait été publié depuis longtemps. Parce que les discussions ont été rompues. Les juifs ont demandé que les arabes reconnaissent qu'Israel est un état juif, et les arabes ont refusé, parce que si Israel ne se définit pas comme l'état de tous ses citoyens ce ne sera pas une vraie démocratie et il perpétuera la discrimination contre les arabes. Le groupe s'est disloqué, sans Charte.

L'un des hôtes invité à ces discussions du groupe des 20, c'est Ami Ayalon, alors chef du shin Bet (sécurité interieure israélienne ndlt). Il a essayé du mieux qu'il a pu de donner une impression libérale, genre biseness. Il n'avait aucune objection à ce que les arabes d'Israel servent dans l'armée israélienne, s'ils le voulaient, et s'ils servaient dans l'armée ils pouvaient aussi servir au Shin Bet. Il n'avait aucune objection à ce qu'un parlementaire arabe soit membre du comité des affaires étrangéres et de la défense. Il espère alléger les contrôles sécuritaires subis par les arabes à l'aéroport international Ben Gourion.

Ayalon maintient que le Shin Bet ne voit pas les arabes en Israel comme une menace, mais l'hypothese de travail de base de l'organisation, comme il l'a décrite, indique que c'est l'opposé : «le degré de peur de la société juive en Israel (peur également des arabes d'Israel) dicte tout. C'est la base de la construction de la conscience et aussi de la structuration du Shin Bet. »

Ayalon a dit également que le Shin Bet devrait être impliqué dans le système scolaire arabe (et dans celui juif aussi) : « les messages éducationnels sérieux de groupes extrèmistes dans la société arabe et juive font leur chemin, et pénetrent le cœur des gens et leur conscience à travers le système éducatif, et par conséquent la question de qui enseigne et qui ne doit pas avoir le droit d'enseigner à des implications sécuritaires. »

Ahmad Saadi, du departement de politiques et gouvernement à l'université Ben Gourion du Negev, a répondu aux remarques d'Ayalon : « l'un des problèmes avec le concept du Shin Bet concernant la population arabe c'est celui que vous avez vous-même présenté ici. Les pensées sont la source du danger. En fait, votre façon de penser est la source du danger. »

Environ un an apres que le groupe ait commencé à se rencontrer, l'Intifada a éclaté en même temps que les « évènements d'octobre ».* S'est tentant de croire que les discussions ont échoué à cause de la violence ; rétrospectivement, certains des participants se sont demandés s'ils auraient obtenu plus de résultats si les discussions avaient été menées d'une différente façon. Comme les premiers sionistes, les juifs du groupe ont presque imploré les arabes de définir Israel comme un état juif, mais ils parlaient en terme de donnant donnant; l'assomption sous jacente c'était que les arabes d'Israel sont une sorte de sous locataires qui doivent payer en retour pour beneficier de droits civiques octroyés par les propriétaires juifs.

« Ils voulaient tout avoir sans rien payer « s'est plainte la professeur de Droit Ruth Gavison, rétrospectivement, et elle a ajouté : « Vous (arabes) voulez la sécurité sociale, l'education publique, la santé… Et de l'autre côté, il y a l'état, un poids, des problèmes … Donnez un coup de main ! Donnez un coup de main ! … Vous ne voulez pas donner un coup de main parce que c'est « leurs » cela appartient aux juifs. Donc allez ailleurs. »

Avigdor Lierberman * n'aurait pas pu mieux le dire, bien que lui, au moins, prétend qu'il offre aux arabes l'égalité. Pas Gavison : " l'une des fraudes de la gauche juive israélienne, c'est le discours comme quoi oui, il y aura l'égalité. Il n'y aura pas d'égalité. Il aura des disputes. Ce sera mieux que n'importe où dans la région; ce sera mieux que dans beaucoup d'autres endroits ; il y aura un processus ; mais il n'y aura pas d'égalité…" Elle a comparé les arabes israéliens aux Mizrahim – les juifs originaires du Moyen Orient – pour le fait que les deux groupes sont à blâmer pour la discrimination qu'ils ont subie.

« Une grande part de la détresse de la population arabe musulmane – pas chrétienne – en Israel est due à la culture de grandes familles, au manque d'éducation, et d'une force de travail sur laquelle on ne peut pas compter et non qualifiée pour la vie moderne. Tout ceci crée de la pauvreté, sans même qu'il y ait discrimination ethnique. De ce point de vue, les arabes musulmans ressemblent aux juifs Mizrahi, qui ne réussissent pas à briser le cercle d'une culture passive, non éduquée, non compétitive. C'est un problème culturel majeur en lui-même, et avec les arabes c'est un problème qui s'accroît du fait qu'ils soient arabes. »

Sur le chemin menant de la présidence de l'Association pour les droits civiques en Israel, à la commission d'enquête sur la deuxième guerre du Liban, Gavison est passée à droite, dans un processus qu'elle décrit ainsi : « pendant de nombreuses années je ressentais un malaise par rapport au fait que nous n'étions pas justes vis-à-vis des citoyens arabes d'Israel. Je confesse que, suite aux processus et événements de ces dernières années, aux vues de leurs attitudes et de celles de leur direction politique, mon sentiment de culpabilité à leur encontre diminue graduellement. »

Mais la plus grande déception du livre ce n'est pas Gavison – c'est Kremnitzer . A un moment donné, il a menacé de démissionner comme facilitateur du groupe. Cela s'est passé quand il est apparu que les participants arabes refusaient d'accepter le texte définissant Israel comme un état juif.

« Cela a été le moment de vérité « Kremnitzer, un professeur de Droit s'est souvenu par la suite. « Sur cette question la distance est immense et sans pont possible, à la fois du point de vue des juifs et du point de vue des arabes… »

Il a essayé de persuader les arabes par le biais de la politique : « sans une déclaration explicite du caractère juif de l'état, le document perdra la plus grande partie de son pouvoir d'influence car il sera perçu par la majorité de la population comme une liste de demandes qui ont pour but de renforcer les arabes aux dépends du caractère d'Israel comme état juif. »

Ila avancé un argument légal : quiconque qui ne reconnaît pas que c'est un etat juif, est susceptible d'agir contre lui, en violation de la loi. Mais arrivé là, les discussions sont devenues plus profondes, au-delà du politique et de la loi, et cela a obligé Kremnitzer à examiner le fondement de son identité. Soucieux des droits de l'homme et droits civiques, un possible candidat pour la Cour Suprême (plus haute instance juridique israélienne ndlt) il s'est accroché à son identité sioniste. Chacun a fait preuve de bonne volonté et ignoré la difficulté de définir qui est un juif, mais au moment de vérité est revenu à la premiere case du sionisme : un état juif.

Adel Manna a résumé : « la discussion a exposé la contradiction interne chez les personnes qui se définissent eux-mêmes comme des démocrates et liberaux. Effectivement, ils veulent deux choses opposées. D'un côté ils veulent l'égalité et la démocratie en Israel, et de l'autre ils veulent que la population arabe reconnaisse le caractère (juif ndlt) de l'état d'Israel, ce qui n'est pas démocratique mais anti démocratique, en échange de differents arrangements dont ils (les arabes) bénéficieront. »

La croyance en un Israel juif et démocratique a rendu la vie agréable à beaucoup d'Israéliens, tout comme celle en la paix. Dans ce creuset du groupe des 20, cette croyance est devenue une illusion si ce n'est une fraude. Entre temps, de plus en plus d'israeliens ont également arrêté de croire en la paix. Beaucoup de désillusion au cours d'une décennie.

Tom Segev 22/11/06

Source et Copyright www.democracyinaction.org

Introduction et traduction bénévole Mireille Delamarre pour www.planetenonviolence.org

*En Israel, citoyenneté et nationalité sont deux choses différentes : les juifs, arabes, chretiens, druzes, circassiens, arméniens,… sont tous citoyens israéliens mais de nationalité juive, arabe, chrétienne, circassienne, druze …il n'existe pas de carte nationale d'identité israélienne.

* Evènements d'octobre : des manifestations d'arabes israéliens lors du début de la deuxième Intifada ont été réprimée dans le sang, la police israélienne a ouvert le feu, 13 arabes israéliens ont été tués, et à ce jour aucun policier juif israélien n'a été poursuivi et condamné. Le chef de la police de l'époque a reçu une promotion. A noter que l'année dernière, le ministre de l'intérieur Nicolas Sarkosy a reçu son homologue israélien pour « bénéficier « de ses conseils (?!).

* Avigdor Lieberman, chef du parti d'extrème droite Israel Beitenou, colon, raciste, prône le transfert des arabes israéliens est actuellement ministre des menaces stratégiques.

Remarques

Certains des propos repris dans cet article sont à caractère racistes, le fruit d'une mentalité colonialiste. Nous les condamnons totalement. Il nous a paru important de rendre compte, en traduisant cet article, et ce n'est qu'un bref aperçu, du degré de racisme et d'esprit colonial existant dans la société israélienne y compris au sein d'une «élite» intellectuelle, notamment universitaire

C'est effectivement une illusion de croire qu'un pays peut, tout à la fois donner la preference à un groupe ethnique tout en étant démocratique, peut faire du facteur démographique un problème majeur, et être une démocratie. La paranoïa qui en découle d'avoir à toujours se préoccuper de conserver une majorité ethnique ne peut que favoriser des lois qui garantissent les droits de celle-ci au détriment des minorités. C'est la source d'une discrimination structurelle, politique, juridique, économique, éducative et culturelle qui interdit toute égalité entre ceux qui appartiennent à la majorité (juive) et ceux qui font partie des groupes minoritaires (dont les palestiniens arabes). Cette illusion est entretenue par les sionistes, ceux qui les soutiennent, mais aussi ceux qui, tout en «osant» critiquer l'état sioniste notamment sur son traitement des palestiniens des territoires occupés, continuent de colporter cette illusion, de justifier cette fraude.


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Jeudi 04 Janvier 2007

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