Le gouvernement des Etats-Unis a des liens substantiels avec le gouvernement soudanais. Cependant, stimulé par un important mouvement d’organisations « Save Darfour » (Sauver le Darfour), Washington a aussi condamné Khartoum pour la crise dans cette région menacée. La contradiction est flagrante – d’un côté les US accordent une grande importance à Khartoum pour son rôle clé dans le partage des renseignements sur la supposée « guerre du terrorisme » bien que simultanément Washington a pris la tête en déclarant (pour des raisons de politique intérieure) que le gouvernement soudanais perpétrait un « génocide » au Darfour. Pour couronner le tout, le Soudan est une zone d’intérêt stratégique important pour les Etats-Unis, alors qu’ils essaient à la fois d’empêcher la consolidation de l’influence chinoise en Afrique et d’obtenir le contrôle sur les ressources pétrolières substantielles du Soudan.
C’est dans ce contexte de position contradictoire et de motifs géopolitiques US bien moins humanitaires que le mouvement d’activistes s’occupant du Darfour opère. Avec à sa tête la « Coalition Sauver le Darfour « (en France on retrouve la même initiative sous le nom « Collectif Sauver le Darfour » venu des US ndlt) un rassemblement de groupes connus militant pour les droits de l’homme, issus de la société civile, dont le gros de l’activité a été de pousser Washington à agir, généralement en soutenant le déploiement de « forces de maintien de la paix « de l’ONU, certains commentateurs ont appelé à une « intervention humanitaire » directe au Darfour. Cependant, étant donné les intérêts stratégiques et hégémoniques en jeu pour les US au Soudan, des questions principales surgissent concernant la manière dont les activistes peuvent contourner les machinations de Washington et poursuivre un agenda vraiment humanitaire.
Inquiétude concernant la Coalition
Pour sa part, la Coalition Sauver le Darfour a souvent légitimé des préoccupations qui montrent qu’elle est clairement inconsciente ou même qu’elle soutient les plans de Washington dans la région, et est ignorante des problèmes fondamentaux du conflit. Le plus probant, c’est que la Coalition a à un certain moment été coupable de fourvoyer des activistes du Darfour et musulmans, en décrivant le conflit dans des termes ethniques tout à fait simplificateurs, recevant pour cela un appui et des louanges de l’Administration Bush, et échouant à considérer l’intérêt potentiel de Washington dans le déploiement d’une « intervention humanitaire » de l’ONU – ou les conséquences potentiellement dangereuses de telles actions. L’ampleur et la domination de ce mouvement reflète son harmonie politique avec les centres du pouvoir aux Etats-Unis. C’est ainsi que le mouvement dans son ensemble tout en faisant beaucoup pour mettre la catastrophe humanitaire sur le devant de la scène nationale, a démontré une myopie considérable à la fois sur ses actions et sa rhétorique.
Cela ne veut pas dire cependant, comme suggéré par le ton de certains commentaires de gauche, que parce que beaucoup d’activistes sur le Darfour croit naïvement à la bonne volonté US et échouent à reconnaître que Washington a clairement d’autres motifs en jeu, que la question d’aider les darfouriens devrait être mise de côté. Comme le commentateur Justin Podur le résume :
« Le monde réel demande que la préoccupation sincère pour les victimes des atrocités ne soit pas changée par des interventionnistes hypocrites en apologie d’une impérialisme qui produira finalement plus de victimes et plus d’atrocités. Mais ces mêmes victimes méritent plus que des dénonciations d’intervention et que ces apologistes sont des hypocrites et des fauteurs de guerre. »
Il y a plusieurs mesures qui peuvent être prises avec un risque minimum de promouvoir les objectifs de la politique étrangère américaine. Le fait que ces démarches n’aient pas été amplement poursuivies montre clairement ce qui se cache derrière la rhétorique enflammée de Washington.
Pour donner le plus simple point de départ de telles mesures, on pourrait s’attendre que, si véritablement concernés par le Darfour, les Etats-Unis, et plus généralement le reste de l’Occident attribuent des fonds d’aide humanitaire aux organisations actives dans la région. Ceci, bien sûr, fait écho aux souhaits des groupes d’activistes du Darfour, et c’est tout simplement le minimum qu’on puisse attendre des généreux dirigeants de la Civilisation Occidentale, dont la renommée s’étale dans les médias commerciaux et notre culture intellectuelle se faisant fort de soulager la souffrance dans le monde entier. En revenant sur la Planète Terre, on trouve les agences d’aide dans une situation similaire à celle du peuple du Darfour – sur le point de s’effondrer. A cause du soutien financier insuffisant, les services aux victimes déplacées tel que la prise en charge des soins ont été restreints, « des centres d’alimentation ont du être fermés, la nourriture ne peut être distribuée, on réduit le nombre de personnel, (et) les enseignants dans les camps ne sont plus payés. » A un moment donné le Programme Mondial d’Alimentation a été obligé de réduire ses rations alimentaires au Soudan de moitié, à cause du manque de nourriture – ceci étant spécialement sérieux du fait que l’ONU estime qu’il y a quelque 4 millions de darfouriens qui ont « besoin d’être aidés pour survivre. »
L’impasse concernant les forces de maintien de la paix.
Comme c’est fréquemment raconté dans la presse, l’ONU et l’Occident, conduit par les US, sont dans l’impasse avec Khartoum sur son refus d’autoriser une force d’environ 20 000 soldats de maintien de la paix. (Bien que les informations les plus récentes disent que le Soudan a accepté une force conjointe ONU –UA de 17 000 à 19 000 troupes. L’histoire répétée de Khartoum d’obstruction à l’application d’accords laisse considérablement sceptique quant à ce développement). A vrai dire, on a moins noté la position de l’Occident concernant les forces de l’Union Africaine (UA) déjà sur le terrain au Darfour. De nouveau, si la rhétorique enflammée provenant des capitales occidentales contenait le moindre brin de réalité, les troupes de l’UA devraient bénéficier d’un soutien sans faille – spécialement pour ceux qui déclarent qu’il y a un « génocide » dans la région.
En fait, au lieu d’être accueilli avec jubilation et générosité par les dirigeants occidentaux, la demande de l’UA que ses forces soient augmentées à 21 000 a été accueillie dans le silence, au-delà des platitudes morales creuses, une démonstration de comment les vies au Darfour sont prises au sérieux en Occident. Exposant encore plus l’hypocrisie, l’ancien représentant spécial de l’ONU du Secrétaire Général au Soudan, Jan Pronk, a fait la demande de bon sens que la Communauté Internationale utilise les fonds qui devraient être dépensés pour une force de l’ONU – il estime entre 1 milliard et 1,5 milliard l’aide aux forces de maintien de la paix de l’UA. De nouveau, de telles propositions sont consciencieusement ignorées, démontrant une fois de plus l’absence de volonté de Washington d’aider vraiment les darfouriens.
Pour sa part, le mouvement Sauver le Darfour élargi, a généralement échoué à mettre l’accent sur le problème de financer totalement l’UA, demandant plutôt un déploiement de l’ONU, ou, comme certains ont argumenté, une « intervention humanitaire ». En fait, de telles demandes échouent en ne tenant pas compte de plusieurs réalités, même au-dehors de la peu probable possibilité que les US soutiennent une action internationale pour des motifs non égoïstes.
Même si bien intentionnée, il est possible qu’une force d’intervention causerait plus de mal qu’elle ne pourrait potentiellement soulager, spécialement du fait que Khartoum n’approuve pas son déploiement, et la possibilité que le mouvement insurgé s’attaque à elle. Des foules de soudanais ont manifesté contre une présence de l’ONU, et la possibilité que les forces de l’ONU transforme le Soudan en un « autre Irak » résonne fortement dans la région pour des raisons qui devraient être claires, avec Pronk notant que beaucoup craignent à Khartoum qu’Al Qaeda s’infiltre dans le pays.
Le cauchemar d’une invasion terrestre
Effectivement, des scénarios catastrophe ne sont pas difficiles à imaginer. Gareth Evans, président et directeur en chef du Groupe International Crisis, observe que « d’après toutes les preuves disponibles, une invasion terrestre serait non seulement un cauchemar pour être mise en pratique, mais conduirait à l’effondrement de l’extrêmement fragile CPA nord sud (Compréhensive Peace Agreement), et rendrait impossible tout travail des agences humanitaires se trouvant au Darfour avec des conséquences potentiellement catastrophiques.
Cette conception de la présence de l’ONU au Soudan ignore également un élément fondamental là-dessus, ou sur toute action humanitaire – qu’envoyer des troupes pourrait stabiliser la situation, mais sans accord politique fiable à mettre en place cela n’aboutira pas obligatoirement à une sortie de crise à long terme des problèmes sous jacents. Par exemple, Pronk, à qui Khartoum a demandé de quitter le pays en octobre 2006, commente avec justesse que « une présence militaire pour maintenir la paix est une condition, pas une solution en soi. »
Mis à part le Darfour Peace Agreement (DPA) qui a été lourdement soutenu par les US et profondément impopulaire parmi les darfouriens, Les US ont manifesté remarquablement peut d’intérêt pour développer une solution politique, le mouvement Sauver le Darfour non plus, qui, au lieu de cela, s’est accroché à son : « les troupes de l’ONU sont le remède à tout ».
Commentant que ceux qui préconisent une intervention ‘ souffrent d’une illusion de salut », Alex de Waal, chercheur au global Equity Initiative à Harvard, et directeur de Justice Africa, Londres, critique le cadre de tout le débat sur le Darfour, argumentant que : « un règlement politique a été complètement négligé ou minimisé par les US…La totalité du débat n’a tourné qu’autour d’un seul credo – des troupes de l’ONU.
Les darfouriens méritent mieux qu’une intervention potentielle de l’ONU mal conçue, qui peut plonger la région dans plus de chaos et servir comme véhicule pour les intérêts géopolitiques des US. Leur souffrance mérite également mieux que des larmes de crocodile versées par Washington,ou un mouvement d’activistes qui a fait beaucoup pour attirer l’attention sur le Darfour mais a largement échoué à réaliser qu’une force soutenue par l’Occident ne serait pas l’équivalent de « la branche armée d’Amnesty International ».
D’autre voies à suivre
En plus de financer les organisations d’aide, ce qui évidemment est moins important pour Washington que d’aiguiser les sabres, il y a d’autres voies à suivre, si on les cherche bien. Des activistes doivent pousser l’Occident à soutenir des négociations entre Khartoum et les groupes rebelles darfouriens, au lieu de préconiser un accord tel que le DPA qui ne reflète pas les demandes populaires.
Une pression devrait être appliquée sur les pays riches pour les obliger à accorder l’asile aux réfugiés darfouriens. Washington devrait être obligé de payer des réparations au peuple du Soudan pour avoir bombarder l’usine de produits pharmaceutiques en 1998, une attaque qui a tué peut être des « dizaines de milliers » et pour avoir soutenu Khartoum dans les années 80 alors qu’il menait une guerre sanglante qui a coûté plus de deux millions de vies.
Finalement, l’Occident ne peut pas être autorisé à continuer à entraver les forces de l’UA au Darfour, ces troupes ont besoin d’être entièrement financées, d’avoir un mandat élargi, et une opportunité correcte de mettre fin à la violence dans la région – ne pas être complètement mises de côté au profit des troupes de l’ONU. Le fait que ces mesures n’ont pas été prises est suffisant pour comprendre la vraie position de Washington vis-à-vis du Soudan – une réalité qui ne devrait pas être perdue de vue par les activistes pour le Darfour.
Steve Fake et Kevin Fink 20 juin 2007
Source
Foreign Policy in Focus
Steve Fake et Kevin Funk sont des activistes pour la justice sociale. Ils écrivent actuellement un livre sur le Darfour. Leur blog principal avec leurs commentaires : http://confrontingempire.blogspot.com/. Ils contribuent au site de Foreign Policy In Focus (www.fpif.org).
Traduction Mireille Delamarre pour www.planetenonviolence.org
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