"Le Pen pollue"
...L'HOMME QUI A PARLÉ DU BRUIT et de l'odeur des étrangers est aujourd'hui président de la République. D'autres l'ont précédé ou suivi, Premiers ministres ou présidents, toutes tendances confondues : "Misère du monde", "invasion", "seuil de tolérance", "overdose d'immigrés", "bonnes questions du Front national" ..
Ces formules sont trop nombreuses pour être de simples dérapages. Elles s'inscrivent au contraire dans tout un système de pensées et de discours admis comme évidents dans toute la classe politique, mais aussi médiatique et intellectuelle. Les citations que nous avons recueillies dans ce livre l'attestent : il est devenu de plus en plus fréquent de rendre les étrangers responsables du chômage, de la délinquance et des déficits publics, de prophétiser l' "invasion", "la fin de la République" ou le "choc des cultures", de fantasmer sur la "polygamie africaine", le "voile islamique" ou les "banlieuesghettos", et de défendre l' "identité française", la "souche", voire même la "préférence nationale".
Ce ne sont pas là des jeux de langage anodins. À chacune de ces paroles correspondent des actes, des "politiques d'immigration" dont le vrai nom devrait être politique de contrôle et de restriction du droit des résidents étrangers : restriction du droit du sol, atteintes au droit d'asile et au regroupement familial, retrait des titres de séjour, double peine et autres lois discriminatoires, à quoi s'ajoutent même des formes insidieuses de "préférence nationale".
Le constat est accablant : la classe politique "républicaine", de la droite parlementaire à la gauche socialiste et communiste, n'a pas osé tenir tête au discours de l'extrême droite. Elle a au contraire tenté de récupérer l'électorat du Front national en reprenant des thèmes et des problématiques racistes et xénophobes, en votant des lois qui s'en inspirent et en renonçant à son propre programme (droit de vote des résidents étrangers aux élections locales, abrogation de la double peine, interdiction des expulsions forcées ). Ce que la droite a fait franchement et sans états d'âme, la gauche l'a certes fait plus timidement ...
Chiens de garde et chiens de chasse
...À CETTE DÉMISSION DES PARTIS républicains répond une démission des médias, qui n'ont pas tenu leur rôle de contre-pouvoir. À chaque nouvelle loi, au moment même où les pages "Société" du Monde, de Libération ou de la presse hebdomadaire relataient les conséquences graves de la législation précédente, les services politiques et les éditorialistes encensaient la nouvelle loi, ou se contentaient de critiquer son "inefficacité" face au "problème de l'immigration".
Pour mesurer le chemin parcouru, il faut se souvenir qu'en 1973, on pouvait lire dans Le Figaro un article de Jacques Robert dénonçant le "non-droit" dans lequel les autorités maintenaient les résidents étrangers. Cet article parlait d' "humiliations" et émettait des réserves sur la "patrie de la justice et du droit". Un autre journal de droite, La Nation, expliquait qu'il n'y avait pas de "problème immigré" et que le nombre de résidents étrangers était stable. Il concluait : "Personne n'affirme sérieusement dans aucun pays industrialisé que les immigrés font concurrence aux travailleurs nationaux". En 1998, personne, au service politique de Libération, Le Monde ou L'Humanité, n'oserait tenir ce discours. Celui qui le ferait se positionnerait immédiatement à l'extrême gauche, qu'il le veuille ou non. Il serait immédiatement taxé de "maximalisme" ou d' "angélisme".
…Cet enracinement (de la lepénisation) n'a pu avoir lieu que grâce au soutien plus ou moins volontaire de certains intellectuels, essayistes ou universitaires, qui ont mis leur nom et leur titre au service des pires poncifs sur "l'immigration" et "les banlieues", apportant du même coup un supplément d'âme à des politiques répressives….C'est ainsi que plusieurs intellectuels renommés sont devenus le cheval de Troie involontaire de l'extrême droite. Et parmi eux, les plus utiles à l'extrême droite sont des intellectuels connus pour leur engagement antiraciste ou réputés de gauche. Cela est vrai en particulier de Pierre-André Taguieff et Michèle Tribalat, qui comptent parmi les figures les plus médiatiques de l'anti-lepénisme (ils viennent par exemple de publier ensemble un essai intitulé Faire face au Front national), quand ils reprennent à leur compte les pires fantasmes sur l'islam, la polygamie, les "clandestins" ou "l'assimilation"…
…Si nous soutenons qu'aujourd'hui le racisme vient d'en haut, ce n'est pas dans le but d'innocenter à tout prix "le petit peuple", en postulant qu'il est bon par nature et que ce sont "les puissants" qui le corrompent. Nous refusons simplement le discours convenu, mi-compatissant mi-accusateur, qui fait de l'ouvrier ou du "peuple" le sujet par excellence de la "fièvre" raciste. Nous posons au contraire que le racisme est présent partout, au moins en puissance, y compris dans la classe ouvrière. Mais ni plus ni moins qu'ailleurs. Nous soutenons en revanche qu'une réaction de rejet, quelle qu'elle soit, ne dure et ne s'inscrit dans les moeurs que si elle reçoit une légitimation morale, politique et scientifique, qui par définition vient d'en haut…
Les mots sont importants
...Nos ENNEMIS SONT DES MOTS. Car ce sont des mots qui ont créé ce climat raciste. Force est en effet de constater que jusqu'à présent, la "bataille du vocabulaire" chère à Bruno Mégret a été remportée par le Front national et perdue par les démocrates. Le Monde publie désormais des "droits de réponse" de dirigeants frontistes contestant le qualificatif "extrémiste", et Libération parle de "préférence nationale" sans guillemets, alors que des journaux britanniques comme The Guardian ou The Independent n'hésitent pas à parler du "racist movement Front national" et précisent systématiquement que la "préférence nationale" est un "euphémisme pour la discrimination contre les étrangers". Une expérience simple révèle l'étendue des dégâts : lire d'affilée les quelque deux cents mots qui figurent à l'index de ce livre. Ces mots qui sonnent si familiers, parce qu'on les entend quotidiennement (" identité", "seuil de tolérance", "préférence nationale"...), composent bel et bien une problématique raciste… Nommer, on le sait, c'est faire voir, c'est créer, porter à l'existence. Et les mots peuvent faire des ravages : islam, islamique, islamiste - le foulard est-il islamique ou islamiste ?...
AFRIQUE et AFRICAINS
...NOMBREUSES SONT LES PLAISANTERIES grossières qui circulent autour de l'Afrique et des Africains, jusque dans les journaux les plus respectables. Dans les pages littéraires du Nouvel Observateur, on a par exemple pu lire ceci: "Comme son nom l'indique, Marie N'Diaye est noire, mais son écriture est blanche." Et dans Le Monde, on a pu voir " Bertrand Poirot-Delpech, de l'Académie française" s'en prendre aux "gaucho-bourgeois" de Mai 1968, et expliquer qu'"aujourd'hui, nous les retrouverions à la Seine-Saint-Denis, en train d'expliquer Hegel aux Africains entre deux leçons de basket !"...
BANLIEUES et BEAUX QUARTIERS
...LE POUVOIR INCANTATOIRE de ce mot "banlieue" est suffisant pour couper court à tout débat. De même qu'on rejetait naguère toute critique du capitalisme avec l'imparable "allez donc voir à Moscou ", on rejette aujourd'hui toute critique des "politiques d'immigration" en disant : "allez donc voir en banlieue". Dans tous ces discours, la banlieue joue le rôle de l'inquiétante étrangeté, la jungle urbaine où il ne fait pas bon s'aventurer, par opposition à la bienheureuse intériorité des "beaux quartiers", des "salons", et des "cercles" où l'on est "introduit"...
CHACUN CHEZ SOI :
…Telle est l'injonction que lance dans sa très grande majorité la classe politique. Et elle n'a même pas à le dire : le message est implicite quand on pose comme alternative :"accueillir chez nous les immigrés" ou les "renvoyer chez eux". Quelle que soit la position arrêtée, la terminologie indique déjà que les résidents concernés ne sont pas ici chez eux. Celui qui affiche sa "générosité" en disant que "les immigrés" sont bienvenus "chez nous" laisse déjà deviner, par ces simples mots immigré, chez nous, chez eux, que l'accueil est conditionnel et qu'au moindre "problème", économique ("la crise, le chômage") ou plus souvent électoral (une circonscription "en difficulté"), l'" invitation" peut être résiliée. Le résident étranger reçoit alors une "invitation à quitter le territoire", et on dit alors qu'on "reconduit chez eux" ceux qu'en réalité on chasse de chez eux. Car chez eux, c'est leur domicile, leur ville, leur quartier, l'endroit où ils ont fait leur vie….
CHEZ NOUS : nous n'y sommes plus.
..."Demain les immigrés s'installeront chez vous, mangeront votre soupe et coucheront avec votre femme, votre fille ou votre fils." "Permettriez-vous que le plombier que vous avez appelé pour réparer votre robinet se couche dans votre lit ?"(Jean-Marie Le Pen, 1984.)…
BONNE LECTURE
Contre toutes les discriminations: égalité
Le mépris ou la déshumanisation d'autrui