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Les intellectuels et les guerres d’Algérie et du Vietnam

"L'histoire est faite de parcelles de justice que les intellectuels arrachent aux hommes politiques" Julien Benda



Guerre d'Algérie
Guerre d'Algérie

Les intellectuels et les guerres d’Algérie et du Vietnam

L’"Histoire" avait fait remarqué le philosophe français Julien Benda, "est fait de parcelles de justice que les intellectuels ont arrachés aux hommes politiques". Cette affirmation surestime peut être le pouvoir des premiers et sousestime peut être aussi celui des seconds. Mais elle met en évidence une tension réelle ayant existé entre les intellectuels et les gouvernements à un moment crucial d’un tournant historique – par exemple, au XIXème siècle en France (où le mot "intellectuel" a été employé pour la première fois en relation avec l’affaire Dreyfus) et à la fin du XXème siècle dans l’ex Union Soviétique (où les intellectuels ont été à l’origine de la contestation).

Cette tension est bien décrite dans l’excellente étude de David Schalk "War and The Ivory Tower" (Guerre et la Tour d’Ivoire) une analyse de l’engagement des intellectuels pendant la guerre menée par la France en Algérie (19546-1962) et la guerre des Etats-Unis au Vietnam (1964-1975). Ce livre, d’abord publié en 1991 puis réédité en 2005, comporte de nouvelles préfaces de Benjamin Stora (un historien français né en Algérie) et de George Herring (un diplomate et historien américain) de même qu’une nouvelle introduction de Schalk (spécialiste de l’histoire intellectuelle européenne).

Schalk définit les intellectuels par ce qu’il appelle "leur rôle social plus abstrait et distancié qui contraste vivement avec presque tous les autres au sein d’une société moderne. Leur fonction inclus une certaine forme de créativité, habituellement par l’écrit, et d’une certaine façon, celle de s’occuper d’idées, appliquant souvent des idées de manière éthique ce qui peut remettre en cause la légitimité des autorités en place." Ainsi, donc, "un pourcentage signifiant de professeurs et de journalistes peuvent être appelés des intellectuels, de même qu’ une partie importante de la communauté artistique… qui théorise sur papier leur créativité". Selon lui, " il y a eu, et peut être il y a –t-il encore, une relation symbolique entre les intellectuels et l’engagement " un mot français signifiant "contestation".

Schalk argumente de façon convaincante en disant qu’il y a eu des similarités remarquables entre la guerre d’Algérie et celle du Vietnam. Cela inclus : l’utilisation de la torture, le précédent menaçant des jugements passés à Nuremberg ; la révolte anticoloniale ; l’ébranlement de la démocratie; le caractère trouble de la diplomatie ; les opinions racistes des troupes occidentales ; l’optimisme injustifié et arrogant de l’armée et des dirigeants politiques ; les déplacements forcés de populations ; et la transformation des campagnes des deux pays en un vaste "champ de tir libre" où l’armée cherchait à détruire tout ce qui bougeait.

Il y a eu aussi d’importantes différences, note-t-il, parmi celles-ci, l’absence du Marxisme au sein du FLN (Front de Libération National); l’importante population de colons français en Algérie; et la présence en France de quelque 300 000 travailleurs algériens, qui remettaient tous les mois au FLN et son gouvernement en exil, un part importante de ce qui était nécessaire pour couvrir la lutte pour l’indépendance.

Albert Camus a souvent été cité comme un exemple de la résistance intellectuelle à la guerre d’Algérie. Mais Schalk révèle que Camus était tiraillé concernant cette guerre, et s’est tu à un moment donné. "Un modèle beaucoup plus approprié" selon Schalk, c’est l’intelligentsia catholique française, plus particulièrement les intellectuels de gauche qui se regroupaient autour de la revue "Esprit". De 1954 à 1962, ce journal a publié 211 articles sur la guerre d’Algérie, 42 d’entre eux écrits par le codirecteur (plus tard directeur) Jean Maris Domenach. La responsabilité des intellectuels explique Domenach s’était de montrer que "entre le mot frivole et le recours aux armes il existe un voie" la voie de la non violence et de la protestation pacifique, concluait-il. La gauche française, croyait-il, devait être réveillée de son sens paralysant d’impuissance de sorte qu’elle ne puisse plus "cultiver le désespoir, qui est l’arme secrète de la tyrannie".

Comme le note Schalk, la résistance proéminente d’Esprit à la guerre ne voulait pas dire que l’intelligentsia catholique française s’opposait fermement à la politique du gouvernement. En fait, certains intellectuels catholiques conservateurs soutenaient avec empressement la guerre de la France en Algérie. Dénonçant les objecteurs de conscience, Monseigneur Jean Rodhain, a déclaré avec suffisance en 1960, que s’ils ne voulaient pas se battre pour la France, ils devaient "aller vivre dans un autre pays".

Jean Paul Sartre et des écrivains en liaison avec son journal "Les Temps Modernes" ont aussi joué un rôle essentiel dans la résistance à la guerre d’Algérie. Une fois que l’entière signification du conflit est apparue évident pour Sartre, pour Simone de Beauvoir, et pour leurs associés, ils s’en sont beaucoup occupés dans ce journal. Schalk remarque que en tant que "guide spirituel" des Temps Modernes, Sartre a dirigé son étonnante énergie et son pouvoir intellectuel dans le combat pour mettre fin à cette guerre. Ses articles portaient "sans ménagement sur des problèmes de culpabilité collective en faisant un parallèle avec les années du nazisme, la torture, les crimes de guerre, et le danger du fascisme." Il a aussi publié un compte rendu sur le premier congres clandestin de la Jeune Résistance, un groupe de résistants à la conscription, qui avait pour mission d’aider les déserteurs et ce qui refusaient l’incorporation, à quitter la France et trouver un emploi ailleurs.

A la fin de 1960, Sartre et d’autres ont fait sensation en faisant circuler ce qui est devenu célèbre sous le nom de Manifeste des 121, "la Déclaration du Droit à l’insoumission dans la Guerre d’Algérie". Interdit par le gouvernement, et n’ayant pu être publié (les pages dans Les Temps Modernes où il devait apparaître sont restés remarquablement vides), il dénonçait vigoureusement la guerre d’Algérie, notant que "le militarisme français…. A réussi à restaurer la torture, et fait en sorte que cela redevienne pratiquement une institution en Europe". Les signataires ont déclaré qu’ils "respectaient et considéraient comme justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien," de même que la "conduite des français qui…ont fourni de l’aide et protéger les algériens qui sont oppressés au nom du peuple français." Ils concluaient que "la cause du peuple algérien, qui a contribué de manière décisive à détruire le système colonialiste, est la cause de tous les hommes libres."

L’acte de résistance le plus dramatique et controversé des intellectuels français a été organisé par Francis Jeansen, un philosophe et ancien protégé de Sartre. Dans une déclaration puissante publiée dans Esprit en mai 1957, il dénonçait les crimes de guerre français en Algérie, faisant remarquer que "cette politique est la notre, ces horreurs nous sont imputables". Selon Jeansen, la responsabilité terrible des français pour leur conduite honteuse en Algérie nécessitait une action hors du commun. En conséquence, lui et ses étudiants ont commencé à transporter des valises pleines d’argent des travailleurs algériens en France, les transportant en passant la frontière suisse, dans les Banque de ce pays. De là, cet argent servait à acheter des armes pour la lutte pour l’indépendance algérienne. Bien que certains de ses associés furent arrêtés, Jeansen n’a jamais été attrapé par la police secrète française, bien qu’il soit apparu pour une brève conférence de presse clandestine à Paris.

Ces activités conduites par des intellectuels français de renom, a permis d’accélérer la visibilité de la résistance publique. Une manifestation silencieuse contre la guerre a eu lieu à Paris en juin 1957. Interdite par le gouvernement, elle n’en a pas moins attiré 500 à 600 personnes, dont Sartre et François Mauriac ; 49 des manifestants ont été arrêtés pour ce "crime". En décembre 1961, 50 000 personnes ont participé à une marche dans Paris contre le terrorisme de l’OAS. Cette marche a aussi été interdite par le gouvernement et a été cassée par la police, avec plus d’une centaine de participants hospitalisés à cause des brutalités policières. En février 1962, quand les autorités ont finalement donné l’autorisation pour qu’ait lieu une manifestation pacifique, une foule d’un demi million a surgi dans Paris.

Comme ce compte rendu le suggère, la résistance à la guerre s’est faite sur fond d’assaut verbal et physique important. S’adressant aux groupes d’anciens combattants français, Robert La Coste, le ministre résident en Algérie, accusait "les exhibitionnistes du cœur, et les intellectuels qui ont organisé la campagne contre la torture" d’être "responsable de la résurgence du terrorisme…je vous les présente pour les livrer à votre mépris". La position de plus en plus critique d’Esprit a conduit à des arrestations et des saisies du journal par le gouvernement. A deux reprises, l’OAS a commis un attentat à la bombe au siège du journal. L’appartement de Sartre et les bureaux des Temps Modernes ont aussi été plastiqués, et des militants pro guerre ont défilé dans les rues de Paris demandant à ce que Sartre soit assassiné.

Malgré les obstacles érigés par le gouvernement et les fanatiques colonialistes, finalement, à la fin de la guerre, les intellectuels français étaient dans un état de révolte, la majorité d’entre eux dénonçant le rôle de la France en Algérie.

De même, selon Schalk, parmi les intellectuels américains – et plus particulièrement ceux affiliés à des institutions éducatives d’élites et ceux qui étaient les écrivains les plus connus, essayistes, artistes et poètes – l’opposition à l’effort de guerre des Etats-Unis au Vietnam devint "écrasante". En octobre 1969, par exemple, la faculté d’Harvard a voté contre la présence militaire au Vietnam par 255 voix contre 81, et 391 contre 16 pour soutenir un jour de commémoration contre la guerre. Dans le New York Times et ailleurs, des pétitions sans fin sont apparues, signées par des facultés d’universités réputées, et par d’autres intellectuels célèbres.

La plus influente de ces pétitions- qui s’était inspirée du Manifeste des 121 – appelée "l’Appel à Résister à l’Autorité Illégitime" a été publiée le 12 octobre 1967 dan le New York Review of Books. Signée par Philip Berrigan, Noam Chomsky, Paul Goodman, Denise Levertov, Dwight Macdonald, Herbert Marcuse, Linus Pauling, Susan Sontag et d’autres, cet "Appel" avançait que les types d’actions menées par les troupes américaines au Vietnam – la destruction de villages, l’internement de populations civiles dans des camps de concentrations, les exécutions sommaires de civils – étaient des actions que les Etats-Unis et leurs alliés pendant la seconde guerre mondiale avaient "déclaré être des crimes contre l’humanité… pour lesquels des allemands ont été condamnées à Nuremberg." Chacun doit "choisir sa façon de résister, selon sa conscience et les circonstances" mais la résistance au service militaire au Vietnam, est "courageux et justifié". S’adressant à tous les hommes de bonne volonté, ils demandaient de se joindre à cette "confrontation à une autorité immorale…Maintenant c’est le moment de résister."

La New York Review, le journal intellectuel leader du pays, consacra énormément d’attention à la guerre du Vietnam, publiant 262 articles sur le sujet de 1964 à 1975. Le plus connu d’entre eux, note Schalk, fut celui de Noam Chomsky "la responsabilité des intellectuels" qui a été publié en février 1967. De multiples façons, il donnait le ton pour "l’appel à résister à l’autorité illégitime", et a représenté un tournant dans la lutte des intellectuels américains qui sont passés des actions éducatives aux actions extralégales. " C’est la responsabilité des intellectuels de dire la vérité et de dénoncer les mensonges" a écrit Chomsky. Mais il opposait cette obligation aux pratiques des intellectuels de l’establishment, qui mentaient et dissimulaient pour servir le pouvoir. La moral était claire : la seule réponse appropriée en ce qui concernait la guerre du Vietnam c’était la résistance.

Dans des écrits plus tardifs, Chomsky a admis qu’il s’était senti "inconfortable sur le fait de proposer publiquement le refus de la conscription, parce que c’était quelque chose de facile pour quelqu’un de mon âge". Mais il a effectivement prôné la résistance à l’impôt. "Parce que cela symbolisait à la fois le refus de faire une contribution volontaire à la machine de guerre, et aussi parce que cela montrait une volonté… de prendre des mesures illégales pour s’opposer à ce gouvernement indécent." De plus, Chomsky a participé aux démonstrations anti guerre et a été arrêté pendant la marche sur le Pentagon d’octobre 1967. Néanmoins, comme la plupart des intellectuels américains et français, Chomsky a constamment rejeté la protestation violente. Il a écrit :" les actions de masse en continu, les explications patientes, une résistance basée sur des principes peut être ennuyeuse, déprimante. Mais, ceux qui programment les attaques par les B-52 et les actions de "pacification", ne s’ennuient pas, et aussi longtemps qu’ils continuent, nous aussi nous devons continuer."

D’autres intellectuels de premier plan se sont engagés, parmi eux Hans Morgenthau, Robert Lowell, Elizabeth Hardwick, Joseph Heller, Mary McCarthy, Norman Mailer, Muriel Rukeyser, Eric Bentley, Ann Sexton, William Styron, Anais Nin, Henry Steele Commager, et Robert Penn Warren. Des conseils sur la conscription, des ateliers contre la guerre, et des cérémonies anti guerre étaient devenus des préoccupations pour certains de ces grands esprits. " Pour beaucoup d’intellectuels" observe Schalk, " l’époque du Vietnam se range dans une catégorie spéciale. Elle est en dehors des normes habituelles du débat". Comme Martin Bernal le dit, dans un autre article de la New York Review, la guerre du Vietnam pouvait être rangée dans la même catégorie que les "camps de concentrations nazis". Reflètant leur amertume Susan Sontag écrivait en 1967 : "Les Etats-Unis sont devenu un pays criminel, sinistre – gonflé par l’importance qu’il s’attribue, engourdi par l’abondance, faisant montre d’une monstrueuse suffisance comme quoi il dispose d’un mandat pour conduire le destin du monde, de la vie elle-même, selon ses propres intérêts et son jargon."

Les puissants bien sûr enrageaient face à cet engagement des intellectuels. Les responsables des administrations Johnson et Nixon les dénoncèrent, lancèrent des enquêtes contre eux, les mirent sur des "listes d’ennemis", essayèrent de perturber leurs activités, et les poursuivirent en justice. En 1968, Benjamin Spock, William Sloane Coffin Jr., Mitchell Goodman, Marcus Raskin, et Michael Ferber furent poursuivis pour avoir conseiller, aider, et encourager des objecteurs qui ne "s’étaient pas présentés, avaient refusé, s’étaient soustraits" au service militaire américain. Parmi les "actes manifestes" cité dans l’acte d’accusation figurait le texte de "l’Appel à Résister à l’Autorité Illégitime". Le père Daniel Berrigan, après avoir été poursuivi pour destruction de documents de conscription s’est lui –même déclaré "fugitif de l’injustice" et est passé à la clandestinité, d’où il accordait de temps en temps des interviews et faisaient des apparitions publiques. D’autres intellectuels de renom critiquant la guerre comme Staughton Lynd, ont été menacé dans leur emploi, ou l’ont perdu.

Schalk a présenté cette chronique de l’engagement croissant en France et aux Etats-Unis en 3 étapes : une étape pédagogique, pendant laquelle les intellectuels critiquaient les justifications officielles des guerres de leurs pays ; une étape morale, où ils interpellaient la base éthique du comportement de leur pays, et une étape contre légale, où ils ont appelé à la désobéissance civile. Ce modèle proposé par Schalk convient tout à fait aux formes de résistance développées dans les deux pays.

En fait Schalk a écrit une œuvre majeure qui est resté solide depuis sa première publication jusqu’à celle de fin 2005. Son style prudent, ses recherches pertinentes, et ses conclusions judicieuses en font une étude excellente de l’engagement intellectuel. Sa pertinence dépasse les crises de conscience des intellectuels dans la société moderne en France et aux Etats-Unis face aux guerres brutales menées dans le Tiers Monde.

Dans un cadre plus large, Schalk se pose la question de savoir si l’engagement intellectuel est un phénomène appartenant au passé, et a conclu que cela ne l’était probablement pas. Mais "pour provoquer une réaction morale profonde de ses élites intellectuelles", il insiste, "un gouvernement au pouvoir doit faire quelque chose de suffisamment stupide et mauvais". De plus, "la situation externe historique… ne doit pas paraître complètement sans espoir et imperméable au changement".

Georges Herring dans son introduction au livre prend ce problème et l’applique aux intellectuels américains et la guerre actuelle des USA en Iraq. "La révolte qui a éclaté en Irak après l’invasion américaine du printemps 2003, ressemble effectivement aux guerres d’Algérie et du Vietnam" observe-t-il. "Le scandale d’Abu Graib, rappelle les tortures françaises en Algérie et les célèbres cages à lion à Con Son au sud Vietnam. En fait, le regard hagard qu’on trouve parfois chez les soldats américains dans les villes irakiennes rappelle les expressions de ceux qui ont combattu les guerres d’Algérie et du Vietnam."

Et malgré cela, note-t-il, la dissidence intellectuelle est restée relativement muette. "Où est l’outrage contre les mensonges et fautes du gouvernement ? Où est l’appel à résister à l’autorité illégale ?"

Néanmoins, il y a des signes qu’un orage se prépare, et que les intellectuels, actuellement agités, de nouveau mèneront l’action pour exposer les mensonges et la fausseté des puissants, comme ils l’avaient fait si efficacement pendant les guerres d’Algérie et du Vietnam. Et s’ils se plongent de nouveau dans le débat public et la résistance, ils puiseront certainement dans l’exemple de leurs prédécesseurs rapporté si brillamment dans "War and The Ivory Tower".

Il y a des années, avec le pessimisme qui le caractérise, Chomsky se demandait ce qu’il adviendrait de cette conscience historique de la guerre du Vietnam alors que les gardiens de l’histoire se mettaient au travail. Comme David Schalk nous le montre, un historien sensible et intègre peut illuminer le terrain sombre du passé et du présent.

Laurence S. Wittner 21 février 2006

Copyright History News Network - Traduction pour information à caractère non commercial par MD pour planète non violence


Manifeste des 121

Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie suivi de la première liste des signataires

Un mouvement très important se développe en France, et il est nécessaire que l’opinion française et internationale en soit mieux informée, au moment où le nouveau tournant de la guerre d’Algérie doit nous conduire à voir, non à oublier, la profondeur de la crise qui s’est ouverte il y a six ans.

De plus en plus nombreux, des Français sont poursuivis, emprisonnés, condamnés, pour s’être refusés à participer à cette guerre ou pour être venus en aide aux combattants algériens. Dénaturées par leurs adversaires, mais aussi édulcorées par ceux-là mêmes qui auraient le devoir de les défendre, leurs raisons restent généralement incomprises. Il est pourtant insuffisant de dire que cette résistance aux pouvoirs publics est respectable. Protestation d’hommes atteints dans leur honneur et dans la juste idée qu’ils se font de la vérité, elle a une signification qui dépasse les circonstances dans lesquelles elle s’est affirmée et qu’il importe de ressaisir, quelle que soit l’issue des événements.

Pour les Algériens, la lutte, poursuivie, soit par des moyens militaires, soit par des moyens diplomatiques, ne comporte aucune équivoque. C’est une guerre d’indépendance nationale. Mais, pour les Français, quelle en est la nature ? Ce n’est pas une guerre étrangère. Jamais le territoire de la France n’a été menacé. Il y a plus : elle est menée contre des hommes que l’Etat affecte de considérer comme français, mais qui, eux, luttent précisément pour cesser de l’être. Il ne suffirait même pas de dire qu’il s’agit d’une guerre de conquête, guerre impérialiste, accompagnée par surcroît de racisme. Il y a de cela dans toute guerre, et l’équivoque persiste.

En fait, par une décision qui constituait un abus fondamental, l’Etat a d’abord mobilisé des classes entières de citoyens à seule fin d’accomplir ce qu’il désignait lui-même comme une besogne de police contre une population opprimée, laquelle ne s’est révoltée que par un souci de dignité élémentaire, puisqu’elle exige d’être enfin reconnue comme communauté indépendante.

Ni guerre de conquête, ni guerre de "défense nationale", ni guerre civile, la guerre d’Algérie est peu à peu devenue une action propre à l’armée et à une caste qui refusent de céder devant un soulèvement dont même le pouvoir civil, se rendant compte de l’effondrement général des empires coloniaux, semble prêt à reconnaître le sens.

C’est, aujourd’hui, principalement la volonté de l’armée qui entretient ce combat criminel et absurde, et cette armée, par le rôle politique que plusieurs de ses hauts représentants lui font jouer, agissant parfois ouvertement et violemment en dehors de toute légalité, trahissant les fins que l’ensemble du pays lui confie, compromet et risque de pervertir la nation même, en forçant les citoyens sous ses ordres à se faire les complices d’une action factieuse et avilissante. Faut-il rappeler que, quinze ans après la destruction de l’ordre hitlérien, le militarisme français, par suite des exigences d’une telle guerre, est parvenu à restaurer la torture et à en faire à nouveau comme une institution en Europe ?

C’est dans ces conditions que beaucoup de Français en sont venus à remettre en cause le sens de valeurs et d’obligations traditionnelles. Qu’est-ce que le civisme lorsque, dans certaines circonstances, il devient soumission honteuse ? N’y a-t-il pas des cas où le refus est un devoir sacré, où la "trahison" signifie le respect courageux du vrai ? Et lorsque, par la volonté de ceux qui l’utilisent comme instrument de domination raciste ou idéologique, l’armée s’affirme en état de révolte ouverte ou latente contre les institutions démocratiques, la révolte contre l’armée ne prend-elIe pas un sens nouveau ?

Le cas de conscience s’est trouvé posé dès le début de la guerre. Celle-ci se prolongeant, il est normal que ce cas de conscience se soit résolu concrètement par des actes toujours plus nombreux d’insoumission, de désertion, aussi bien que de protection et d’aide aux combattants algériens. Mouvements libres qui se sont développés en marge de tous les partis officiels, sans leur aide et, à la fin, malgré leur désaveu. Encore une fois, en dehors des cadres et des mots d’ordre préétablis, une résistance est née, par une prise de conscience spontanée, cherchant et inventant des formes d’action et des moyens de lutte en rapport avec une situation nouvelle dont les groupements politiques et les journaux d’opinion se sont entendus, soit par inertie ou timidité doctrinale, soit par préjugés nationalistes ou moraux, à ne pas reconnaître le sens et les exigences véritables.

Les soussignés, considérant que chacun doit se prononcer sur des actes qu’il est désormais impossible de présenter comme des faits divers de l’aventure individuelle ; considérant qu’eux-mêmes, à leur place et selon leurs moyens, ont le devoir d’intervenir, non pas pour donner des conseils aux hommes qui ont à se décider personnellement face à des problèmes aussi graves, mais pour demander à ceux qui les jugent de ne pas se laisser prendre à l’équivoque des mots et des valeurs, déclarent :

  • Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien.

  • Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français.

  • La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres

Arthur ADAMOV - Robert ANTELME - Georges AUCLAIR - Jean BABY - Hélène BALFET - Marc BARBUT - Robert BARRAT - Simone de BEAUVOIR - Jean-Louis BEDOUIN - Marc BEIGBEDER - Robert BENAYOUN - Maurice BLANCHOT - Roger BLIN - Arsène BONNAFOUS-MURAT - Geneviève BONNEFOI - Raymond BORDE - Jean-Louis BORY - Jacques-Laurent BOST - Pierre BOULEZ - Vincent BOUNOURE - André BRETON - Guy CABANEL - Georges CONDAMINAS - Alain CUNY - Dr Jean DALSACE - Jean CZARNECEI - Adrien DAX - Hubert DAMISCE - Bernard DORT - Jean DOUASSOT - Simone DREYFUS - Marguerite DURAS - Yves ELLEOUËT - Dominique ÉLUARD - Charles ESTIENNE - Louis-René des FORETS - Dr Théodore FRAENKEL - André FRENAUD - Jacques GERNET - Edouard GLISSANT - Anne GUÉRIN - Daniel GUÉRIN - Jacques HOWLETT - Edouard JAGUER - Pierre JAOUEN - Gérard JARLOT - Robert JAULIN - Alain JOUBERT - Henri KREA - Robert LAGARDE - Monique LANGE - Claude LANZMANN - Robert LAPOUJADE - Henri LEFEBVRE - Gérard LEGRAND - Michel LEIRIS - Paul LEVY - Jérôme LINDON - Eric LOSFELD - Robert LOUZON - Olivier de MAGNY - Florence MALRAUX - André MANDOUZE - Maud MANNONI - Jean MARTIN - Renée MARCEL-MARTINET - Jean-DanieI MARTINET - Andrée MARTY-CAPGRAS - Dionys MASCOLO - François MASPERO - André MASSON - Pierre de MASSOT - Jean-Jacques MAYOUX - Jehan MAYOUX - Théodore MONOD - Marie MOSCOVICI - Georges MOUNIN - Maurice NADEAU - Georges NAVEL - Claude OLLIER - Hélène PARMELIN - Marcel PÉJU - José PIERRE - André PIEYRE de MANDIARGUES - Edouard PIGNON - Bernard PINGAUD - Maurice PONS - J.-B. PONTALIS - Jean POUILLON - Denise RENE - Alain RESNAIS - Jean-François REVEL - Alain ROBBE-GRILLET - Christiane ROCHEFORT - Jacques-Francis ROLLAND - Alfred ROSMER - Gilbert ROUGET - Claude ROY - Marc SAINTSAENS - Nathalie SARRAUTE - Jean-Paul SARTRE - Renée SAUREL - Claude SAUTET - Jean SCHUSTER - Robert SCIPION - Lonis SEGUIN - Geneviève SERREAU - Simone SIGNORET - Jean-Claude SILBERMANN - Claude SIMON - SINÉ - René de SOLIER - D. de la SOUCHERE - Jean THIERCELIN - Dr René TZANCK - VERCORS - J.-P. VERNANT - Pierre VIDAL-NAQUET - J.-P. VIELFAURE - Claude VISEUX - YLIPE - René ZAZZO.


Un empire américain mondial constitué de bases militaires


Visualiser une vidéo sur le colonialisme français en Algerie :"Les 3 couleurs de l'Empire" documentaire sur l’empire colonial de la France de Jean-Claude Guidicelli et Virginie Adoutte (2001), coproduit par Arte France et Riff International Productions. 1h10 min

Présentation:

Colonisée au nom de valeurs humanistes, l’Algérie symbolisa pendant presque un siècle et demi l’utopie coloniale française. Examinant la manière dont la France a géré son « image », ce documentaire retrace les étapes de « l’idée coloniale », dont les principes n’ont pas totalement disparu. Sûre de sa mission civilisatrice et désireuse de construire un empire puissant pouvant rivaliser avec celui du Royaume-Uni, la France entreprend, dès 1830, de conquérir l’Algérie. Les soldats, les ingénieurs puis les colons agriculteurs venus de toute la France, et même de toute l’Europe, s’emparent du territoire. Massacre des opposants, expropriation des indigènes, entreprise de « désislamisation », installation d’industries et construction de voies de communication... Tout est légitimé par une certaine idée du progrès et la nécessité d’une Algérie « française ».

La colonisation est aussi une affaire d’images et de propagande. L’Agence générale des colonies, créée en 1919, contrôle plus de 80 % des images venant des colonies françaises. Malgré les voix discordantes – notamment celles de saint-simoniens, de voyageurs, d’écrivains et d’indigènes –, la politique coloniale de la France continue d’afficher ses valeurs républicaines et humanistes. Elle atteint son apogée lors de l’exposition coloniale de 1931. Développant l’idée d’une hiérarchie entre les communautés et la notion de « races », les tenants de l’empire vont bientôt devoir affronter les soulèvements de ceux qu’ils ont « éduqués » pendant un peu plus d’un siècle...


Pour visualiser le documentaire cliquez sur VI ci dessous

VI




Dimanche 2 Avril 2006
Mireille Delamarre

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