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Le revenu garanti comme base d'une production alternative - Murrey Bookchin : Municipalisme Libertaire

"Il doit servir à sortir de la dépendance de la consommation, favoriser la relocalisation de l'économie et son basculement vers l'immatériel, permettre enfin des activités non immédiatement rentables (artisanat, services de proximité, agriculture bio, activités artistiques et créatives, logiciels libres, associations, politique, etc.)..." Brève présentation du municipalisme libertaire de Murrey Brookchin



Manif Anti CPE Marseille 2006
Manif Anti CPE Marseille 2006

Le revenu garanti comme base d'une production alternative

Invité par les Alternatifs à parler du revenu garanti le 26 août à Auch, j'ai d'abord dénoncé la "dispersion" actuelle des forces politiques et le manque total d'alternative responsable de l'absence de débouché du mouvement contre le CPE.

Si j'ai bien défendu le revenu garanti, c'est comme base d'une "production" relocalisée, à l'ère de l'information. En effet, sans revenu garanti favorisant le travail autonome, on tombe dans le travail forcé ou la misère, mais le revenu garanti comme socle de tout développement humain, n'est une véritable alternative qu'à permettre une production plus écologique, simple élément d'un nouveau système de production constitué notamment de coopératives municipales et de monnaies locales.

Je suis venu en (relatif) voisin, mais j'évite la plupart du temps ces réunions. D'abord, je n'aime guère prendre la parole en public, considérant que l'"écrit" est bien préférable, permettant d'échapper au simplisme du discours politique, je conseille donc plutôt la consultation de mon site. Il y aurait en effet bien trop de choses à dire, pour le temps qui m'est imparti, sur la rupture de civilisation que nous vivons : passage de l'ère de l'énergie, de l'industrie et du salariat à l'ère de l'information, de l'écologie et du développement humain... Comme je ne prétends pas détenir la vérité et suis plutôt conscient des insuffisances de mes propositions, tout autant que de l'absence des conditions politiques pour qu'elles soient entendues, je ne peux donc espérer un quelconque débouché à court terme et suis plus que pessimiste sur l'intérêt de ces réunions comme sur l'avenir immédiat.

Enfin, bien que je me définisse moi-même comme un alternatif (ou alter-mondialiste), l'utilité des /Alternatifs/ ne m'apparaît pas évidente, pas plus d'ailleurs que celle des Verts, du PC, de la LCR, etc. L'état de nos forces est catastrophique, c'est la première chose dont on devrait prendre conscience loin de toute autosatisfaction ou patriotisme du groupe. Il faudrait un "Big Bang" de toutes ces organisations fossilisées et repliées sur elles-mêmes pour sortir de notre impuissance politique. Le constat s'impose : ce n'est pas la mobilisation qui fait défaut, c'est bien le manque total d'alternative crédible qui est responsable de l'échec du mouvement contre le CPE, mouvement qui était pourtant en position d'aller bien au-delà du retrait du texte. Le recul des syndicats a été très net dès le 21 mars, refusant de faire tomber le gouvernement par une grève générale alors que derrière l'unité de façade, il n'y avait aucun accord entre les organisations syndicales pour savoir que faire de cette mobilisation inespérée.

La situation est grave au point qu'on devrait en avoir honte. L'urgence est de construire une véritable alternative et, il faut le clamer haut et fort, "le problème principal, ce n'est pas la droite ou le patronat, c'est nous", notre incapacité à nous entendre sur ce qu'il faut faire !

Notre tâche prioritaire est de sortir de cet état de confusion, c'est une tâche d'analyse et de structuration, de débats, de dépassement de nos différences et de clarification des oppositions, en sachant que tout dépend de nous.

Ainsi, les polémiques sur le travail et le revenu garanti me semblent la plupart du temps très mal orientées alors que le revenu garanti, tel qu'on peut le défendre, devrait surtout servir de base à une "production alternative" immatérielle et relocalisée, une production autonome hors salariat, adaptée à l'ère du numérique (notamment à un travail virtuose et des services discontinus dont la production n'est plus proportionnelle au temps de travail immédiat, sans compter la gratuité de la reproduction, tout ceci exigeant effectivement un revenu garanti).

Ce sont les nouvelles forces productives, la nouvelle économie informatisée et la précarité qu'elle engendre, qui rendent indispensable la garantie du revenu, de même que ce sont les contraintes écologiques qui nous obligent à une relocalisation de l'économie, à sortir du productivisme, c'est-à-dire du capitalisme salarial, et construire des alternatives locales à la globalisation marchande, combinant revenu garanti, coopératives municipales et monnaies locales.

On ne peut garder les anciens schémas car, le point décisif, c'est que notre entrée dans "l'ère de l'information" a toutes les caractéristiques d'une rupture anthropologique qui change toutes les règles de l'échange et de la production, la nature du travail et du revenu. De nombreux phénomènes en découlent que ce soit la flexibilité du travail, les intermittents du spectacle, ou encore les logiciels libres qui illustrent parfaitement la nouveauté des logiques auxquelles ont doit faire face, sans commune mesure avec celles du salariat industriel. Devant de tels bouleversements, il ne peut plus être question de s'en tenir à la défense des avantages acquis du salariat, de corriger quelques effets pervers, ni même d'en rester à une simple "sécurité sociale" alors que nous sommes passés à l'ère du "développement humain" (A. Sen) et du travail autonome. C'est du moins notre avenir.

De même, la prise en compte de "l'écologie" ne peut être marginale, simple correction du productivisme capitaliste, alors qu'elle implique une production alternative relocalisée (autour de coopératives municipales et de monnaies locales). C'est à partir de ces nouvelles exigences qu'il faut reconstruire tout l'édifice des protections sociales et des rapports de production pour sortir du productivisme, c'est-à-dire du capitalisme salarial, et donc d'un travail qui se mesure au temps passé plutôt qu'à son produit. Ce n'est pas dire qu'il sera facile de reconstituer une véritable démocratie locale, démocratie de face à face comme dit Bookchin (né le 14 janvier 1921 et qui vient de mourir, le 30 juillet 2006) auquel on doit le concept de coopérative municipale. Il ne sera pas plus facile de changer toute la logique du système et d'abandonner des idéologies pourtant complètement dépassées !

Il n'y a pas de quoi être optimiste, il y faudra un fort engagement militant. En tout cas, on voit que le revenu garanti n'est pas ce qui est uniquement en question, question qui reste au fond celle de la démocratie et de notre système de production.

Si le revenu garanti n'est qu'un élément d'une production alternative,il constitue malgré tout le "noeud" du problème. En effet, toutes les tentatives pour s'en passer, au nom du plein emploi salarial, de la "valeur-travail", voire de l'autonomie ou même de la dignité de l'homme, aggravent dramatiquement le sort des plus précaires et mènent soit à la barbarie du travail forcé, soit à la barbarie de la misère. Il est vrai aussi que c'est le point de plus grande résistance idéologique car le revenu garanti oblige à changer toutes nos façons de penser, passage du travail contraint au travail choisi, d'un travail subordonné à un travail valorisant mais aussi de la sécurité sociale au développement humain, de l'économie à l'écologie ! Il faut bien dire que c'est une idée qui paraît folle, il n'y a pas de doute là-dessus. Elle ne s'imposerait pas de plus en plus, et sur tous les continents, en particulier à ceux qui ont bien étudié la question, si ce n'était l'évolution de la production et l'extension de la précarité qui l'imposait dans les faits de mille façons (travailleurs pauvres, intermittents, intellos-précaires, rmistes, étudiants, jeunes, agriculteurs, etc.), tout en restant inacceptable socialement !

Si une alternative sans revenu garanti n'est pas viable, une alternative qui se réduirait à cette revendication serait une escroquerie ou bien un simple aménagement du capitalisme. On ne peut mettre ainsi sur le même plan les projets libéraux de revenu d'existence universel ou d'impôt négatif, dont le montant nettement insuffisant favorise le développement de petits boulots sous-payés, donc la baisse des salaires, alors qu'un "revenu garanti suffisant" permet au contraire, comme l'a montré André Gorz, de développer ses capacités et choisir son activité, d'avoir la possibilité de sortir du salariat tout en poussant les salaires à la hausse.

Il y a donc une véritable opposition entre versions de droite et de gauche du revenu garanti, tout dépend dans quel "système" il s'inscrit car, l'essentiel est bien d'assurer une production alternative, non pas de vivre aux frais du capitalisme ni de seulement alléger la misère. Loin d'être opposé au travail et voué à une société de loisirs, ce qui caractérise le revenu garanti c'est au contraire d'être cumulable avec un revenu extérieur, jusqu'à un certain seuil au moins, servant d'incitation au travail autonome et à la valorisation de ses compétences (aidé pour cela par la coopérative municipale). Il doit servir à sortir de la dépendance de la consommation, favoriser la relocalisation de l'économie et son basculement vers l'immatériel, permettre enfin des activités non immédiatement rentables (artisanat, services de proximité, agriculture bio, activités artistiques et créatives, logiciels libres, associations, politique, etc.).

La construction d'une production alternative ne se fera pas du jour au lendemain et prendra beaucoup de temps. Il ne suffit pas de "prendre le pouvoir" pour changer de système de production, c'est l'organisation d'un autre système qu'il faut construire, ce qui comporte une dimension locale déterminante (agir local, pensée globale). Dès lors, on peut commencer dès maintenant, au niveau "local", par la création de coopératives municipales et de monnaies locales (sur un modèle proche des SEL), qui peuvent aider à garantir un revenu à leurs adhérents tant qu'il n'est pas assuré au niveau national ou européen, comme il le faudrait bien. C'est un tout autre cadre pour l'action politique mais l'alter-mondialisme commence ici et maintenant, une relocalisation qui ne peut pas venir d'en haut !

Il y aurait certes encore beaucoup à dire sur la question mais on voit que les débats habituels ratent les enjeux de la période de bouleversements qui est la nôtre et qu'on ne peut se contenter de "continuer" comme avant alors qu'il faudrait faire tout autre chose, nous sommes à l'époque des difficiles commencements...

Discussion

La principale objection qui est faite au "devenir immatériel" de l'économie, c'est son caractère "marginal" par rapport à la production industrielle, à l'extension du salariat et de la globalisation marchande. Certes, l'industrie ne va pas disparaître, pas plus que l'agriculture n'a disparu à l'ère industrielle puisqu'elle est encore largement dominante au niveau mondial. En 1848 c'était l'industrie et le salariat qui étaient encore tout-à-fait marginaux, cela n'empêchait pas le capitalisme et les luttes salariales de structurer déjà toute la vie politique. On ne doit pas raisonner en terme de masses, sinon on estimera que rien n'a changé et que le CDI est encore la règle, mais en terme de flux, d'évolutions, de tendances.

Il s'agit de prendre en compte les "problèmes" qui se posent, d'ores et déjà, la précarité qui s'étend effectivement. Les intermittents du spectacle ne sont pas tant un modèle de ce qu'il faut faire qu'un symptôme du caractère discontinu du travail immatériel, tout comme les
logiciels libres ou le prétendu "piratage" numérique illustrent les nouvelles conditions de production à l'ère de l'information et leur totale inadaptation à l'organisation économique actuelle, malgré leur caractère encore très minoritaire sans aucun doute mais déjà assez massifs malgré tout.

Même si on peut dire en effet que l'industrie est toujours là, voire toujours dominante, ce n'est plus la même industrie, je peux en témoigner par mon expérience dans l'informatique industrielle. On est passé d'une économie de la production de masse qui pouvait être planifiée à une économie de la demande plus ciblée et flexible car elle se règle sur la consommation, grâce aux techniques informationnelles... Le passage à l'ère de l'information bouleverse toutes les données, bien au-delà du travail immatériel lui-même. On pourrait multiplier les exemples d'une économie en réseau, d'une exigence d'autonomie dans le travail, de l'abolition de la frontière entre le travail et la vie, de l'accélération de tous les changements, mais la difficulté du moment est bien celle de toute période de "transition" où l'on ne veut pas abandonner la proie pour l'ombre, où l'on voit ce que l'on perd, qui concerne une majorité de travailleurs, mais qu'on ne voit pas bien ce qu'on pourrait y gagner quand c'est encore une minorité qui semble concernée. Il faut pourtant se tourner résolument vers l'avenir plutôt que vers un passé révolu, viser le long terme en tenant compte de la nécessité écologique du basculement vers une production immatérielle relocalisée, et s'y mettre au plus vite, au niveau municipal, sans attendre un hypothétique grand soir. L'avenir commence maintenant!

Jean Zin 29/08/06

Son site


Murrey Bookchin : Municipalisme Libertaire

Né le 14 janvier 1921 à New York, anarchiste américain et théoricien de l'écologie sociale et du municipalisme libertaire, issu de parents révolutionnaires russes émigrés, il adhère très jeune au mouvement des jeunes communistes, mais est vite désillusionné par son caractère autoritaire. Il est exclu du mouvement en 1939 pour déviationnisme. Il se tourne alors vers les trotskistes mais est également déçu par le même autoritarisme. Il milite au syndicat "L'UAW" (United Auto-Workers) et prend part à la grande grève de "General Motors" en 1948. Il apporte sa participation à divers journaux et est intimement mêlé au mouvement de contre-culture de la nouvelle gauche américaine. Dans les années soixante, il écrit divers ouvrages qui en font un pionnier de l'écologie sociale et révolutionnaire. Il propose ensuite de trouver une alternative à l'Université institutionnelle en créant des Universités libres. Co-fondateur puis directeur de l'Institut pour une écologie sociale à Vermont, il acquiert une réputation internationale pour ses travaux éco-philosophiques et sur la recherche d'alternatives technologiques, théories qu'il enseignera (de 1974 à 1983) au Ramapo Collège du New Jersey. Il propose également un type d'organisation sociale et politique qu'il définit dans le concept de "municipalisme libertaire". Il est décédé le 30 juillet 2006.

Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont certains ont été traduits en français : " Vers une technologie libératrice", "Qu'est-ce que l'écologie sociale", "Une société à refaire", Sociobiologie ou écologie sociale", "Quelle écologie radicale ?"

"Si l'autorité idéologique de l'étatisme repose sur la conviction que le "citoyen" est un être incompétent, quelquefois infantile et généralement peu digne de confiance, la conception municipaliste de la citoyenneté repose sur la conviction exactement contraire". In : "Alternative libertaire" (Belgique) n°230 juillet 2000.

Il s'est confronté à un autre théoricien de l'écologie sociale John Clark. Ci dessous des extraits de sa critique de "l'écologie sociale profonde " de Clark, pour avoir un aperçu de ses pensées et positions.

"L'élément central dans le conflit entre Clark et moi est son objection au municipalisme libertaire, une notion que je défends depuis longtemps comme constitutive de la politique de l'écologie sociale, comme un effort révolutionnaire où l'on donne à la liberté une forme institutionnelle dans des assemblées publiques habilitées à prendre des décisions. Il faut pour cela que des libertaires de gauche se portent candidats au niveau local ou municipal et qu'ils réclament la division des communes en quartiers où puissent être créées des assemblées populaires qui nous amènent à participer pleinement et directement à la vie politique. Une fois qu'elles se seront démocratisées, les communes se confédéreront en pouvoir parallèle pour s'opposer à l'État-nation et pour finalement se passer de lui et des forces économiques qui l'étayent. Ainsi, le municipalisme libertaire est à la fois un objectif historique et un moyen cohérent pour arriver à la " Commune des communes " révolutionnaire. Le municipalisme libertaire ou confédéral est avant tout une politique, qui cherche à créer une sphère démocratique vivante...

...Dans mon livre "Urbanization without cities et ailleurs", j'ai opéré des distinctions délicates mais cruciales entre trois domaines de la société : le social, le politique et l'étatique.

Ce que les gens font chez eux, leurs liens d'amitié, leur mode de vie communal, la manière dont ils gagnent leur vie, leurs habitudes sexuelles, leur consommation culturelle et le bonheur qu'ils vivent au sommet des montagnes - toutes ces activités personnelles et matériellement nécessaires appartiennent à ce que je nomme la sphère sociale de la vie. Les familles, les amis, les modes de vie en commun font partie du domaine social. Hors des questions ressortissant des droits de l'homme, personne ne saurait juger des choix sexuels des adultes consentants, de leurs hobbies, du type d'amis qu'ils se choisissent, de leurs pratiques mystiques. Tous les aspects de la vie sont liés les uns aux autres, mais aucun de ces aspects sociaux de la vie humaine n'appartient à proprement parler à la sphère publique, que je définis explicitement comme politique, au sens grec...

...En créant une nouvelle politique fondée sur l'écologie sociale, nous ne nous occupons que de ce que les gens font dans la sphère publique ou politique, et non de ce qu'ils font dans leurs chambres à coucher, dans leurs salons ou dans leurs caves. Clark, pour sa part, affirme aller au-delà du domaine politique et s'efforce de faire, des institutions coopératives extérieures à la sphère politique (qui selon moi appartiennent au domaine social et non au domaine politique), des éléments centraux du changement social tel qu'il le conçoit. " Les programmes politiques (rien que ça !) doivent se situer dans le contexte du développement d'une culture communautaire écologique forte et multiple ", écrit-il - et en vérité il s'agit d'une " culture (et non d'une politique) de coopératives de producteurs, de coopératives de consommateurs, de terres collectives et d'autres formes, plus limitées, de coopératives ", un peu comme " le système de Mondragon*, qui n'est certes pas révolutionnaire mais qui est parvenu à des résultats importants en instituant des formes de production plus coopératives et démocratiques "...

...En fait, Clark se dispense d'opérer une distinction entre politique et social. Il va jusqu'à inclure le lieu de travail - plein de " chefs, de collègues et de technologies " - dans la sphère publique, éparpillant ainsi le concept de la sphère publique politique comme de la paille au vent. C'est la raison pour laquelle l'accusation de Clark, selon laquelle je donne la priorité à la municipalité sur la famille ou d'autres formes de vie domestique, m'irrite. Il suffit d'un peu de perspective historique pour voir que c'est précisément à la municipalité que la plupart des individus ont directement affaire, dès qu'ils délaissent le domaine social pour entrer dans la sphère publique...

...Il ne fait pas de doute que la municipalité est le lieu où se passe généralement une grande partie de la vie sociale, école, travail, loisirs ou plaisirs simples comme la promenade, la bicyclette ou les sports, ce qui n'efface pas son caractère distinct de sphère unique de la vie. Mais Clark confond tout à fait les satisfactions privées des gens - et donc leurs besoins, leurs responsabilités et leurs devoirs personnels - avec la sphère politique publique...

...Aujourd'hui, le concept de citoyenneté a déjà subi une sérieuse érosion de par la réduction des citoyens en " mandants " de juridictions étatistes ou en " contribuables " finançant les institutions étatistes. Réduire encore la citoyenneté jusqu'à la " personnalité " n'est rien moins que réactionnaire. Il a fallu de longs millénaires à l'Histoire pour créer le concept de citoyen en tant qu'agent compétent et autogéré de la formation démocratique de la politique. Pendant la Révolution française, le terme de citoyen était utilisé précisément afin d'effacer la relégation statutaire des individus en simples sujets des Bourbons. Et les révolutionnaires du siècle dernier - de Marx à Bakounine - utilisaient l'appellation " citoyens " bien avant que " camarades " ne la remplace...

...La vision en apparence élargie de la citoyenneté selon Clark lui dérobe en fait son crucial contenu politique. Cette citoyenneté devient si englobante, si vide, qu'elle en perd son riche contenu historique. Nous perdons de vue que le citoyen, comme il ou elle devrait être, est l'acmé de la transformation des membres des ethnies tribales dont les sociétés se structuraient autour de faits biologiques tels que la parenté, le sexe ou l'âge, et qu'il ou elle devrait faire partie d'une communauté laïque, rationnelle et compatissante...

...C'est aujourd'hui, alors que les différences entre les opprimés sont en fait microscopiques, qu'il est important pour un mouvement révolutionnaire de montrer résolument les sources de l'oppression et de montrer à quel point la marchandise les a universalisées - en particulier le capitalisme mondial (un mot qu'on ne lit guère dans l'opuscule de Clark). On ne saurait douter qu'un appel à l'arrêt de l'exploitation économique doive constituer un élément essentiel de tout programme d'écologie sociale, née de la tradition des Lumières et de ses conséquences révolutionnaires... L'écologie sociale implique une politique révolutionnaire. Elle est une tentative de créer un pouvoir parallèle afin de défier l'État-nation et de le remplacer par une confédération de municipalités démocratisées...

...Ces assemblées ( municipales) doivent être ouvertes à tous et, si elles doivent certes encourager tout un chacun à être présent, ce serait faire preuve d'une certaine arrogance, voire d'autoritarisme, que d'exiger que chacun soit présent, quelles que soient ses inclinations, avant de qualifier une assemblée de démocratique. Dans toute l'histoire des démocraties directes, même les salles d'assemblée les plus courues ont bien rarement été remplies...

...Ainsi que je l'ai écrit maintes et maintes fois, dans la pratique municipaliste libertaire, on commence, a minima, par tenter d'élargir les libertés locales aux dépens du pouvoir d'État. Et on le fait par l'exemple, par l'éducation, et en pénétrant dans la sphère publique (dans les élections locales ou les assemblées extralégales), où l'on peut faire naître chez les gens ordinaires des idées qui ouvrent la porte à une pratique vécue. En bref, le municipalisme libertaire nécessite une politique vivante dans le monde réel afin de changer en même temps et la société et la conscience publique ; et non un programme de contemplation de nombril, de psychothérapie et de " manifestes surrégionalistes"...

...La barbarie sociale et culturelle qui se fait jour à notre époque est par-dessus tout marquée par des idéologies de régression ; par la retraite dans un passé, souvent mythique, d'avant le péché originel, par une égocentricité narcissique où le politique disparaît dans le personnel, et par un " imaginaire " qui dissout les diverses phases d'un développement historique en un trou noir d'" Unité " ou d'" interconnexion ", si bien que tous les moments du développement en sont lissés, aplatis...

...Nous ne changeons pas le monde : nous y " résidons ". Nous ne raisonnons pas notre ligne de conduite : nous " l'imaginons ", nous en avons l'intuition. Nous ne procédons pas à une reconstruction rationnelle des moments d'une évolution, nous retombons dans une rêverie magique, souvent au nom d'un avant-gardisme esthétique où la réalité capitule devant l'imagination. D'où l'explosion actuelle d'écologies mystiques, du primitivisme, de la technophobie, de l'anticivilisationnisme, de l'irrationalisme et de modes minables, du satanisme à l'angélolâtrie. Il suffit de mettre " bio " devant un mot pour se retrouver avec le pire, le plus stupide, le plus antisocial fatras d'idées possible, comme par exemple le biorégionalisme. Nous pouvons donc discerner le visage d'une barbarie qui est culturellement réactionnaire, de " nouveaux mouvements sociaux " qui, au mieux, n'apportent aucune solution aux problèmes de l'existence humaine et, au pire, prêchent l'effacement, le quiétisme, la soumission...

...Car rien ne peut être plus dangereux pour une société, et pour le monde d'aujourd'hui, que ce genre d'imagination débridée, abandonnée par toute raison, qui s'est si aisément prêtée aux meetings de Nuremberg, aux défilés fascistes, à l'idolâtrie stalinienne, et aux camps de la mort...

* Mondragon est un village du Pays basque espagnol où des communautés religieuses ont créé, sous le franquisme, un système de coopératives de production, admiré par des chercheurs notamment anglo-saxons comme un modèle d'autogestion à grande échelle. À ses beaux jours, le système comptait quelque 20 000 membres des coopératives.

Texte Entier: http://auvergne-indymedia.org/article.php3?id_article=2014
Traduction de Jean-Manuel Traimond


Des textes de Murray Bookchin ont été édités aux éditions Atelier de Creation Libertaire : http://atelier.lautre.net/article.php3 ?id_article=32

Non au projet de loi de prévention de la délinquance

Mardi 29 Août 2006

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