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La mère juive du Fascisme

Rome – Tout le monde en Italie voulait oublier « l’autre femme du Duce » : les fascistes, parce qu’elle était juive, leurs opposants, parce qu’elle était fasciste, et la famille, parce qu’elle est devenue un problème historique embarrassant. Résultat, l’histoire de Margherita Sarfatti a disparu du champ de la conscience publique, et avec elle son rôle central dans le Fascisme italien et la vie du Duce.



La mère juive du Fascisme

La mère juive du Fascisme

Aujourd’hui, plus de 60 ans après que le dictateur fasciste ait été exécuté, les descendants de Sarfatti préfère la considérer comme une intellectuelle, patronnesse des arts, qui a travaillé à écarter l’Italie du danger nazi, et a été obligée de fuir en Argentine quand Benito Mussolini a mis en application les lois raciales. Ils n’ont pas entendu d’elle ce qu’elle a fait pendant 20 ans, années pendant lesquelles elle a partagé la doctrine de Mussolini au lit. Rien non plus sur les quelques 1272 lettres qu’il lui a écrites pendant ces années, et qui ont disparues. Non, elles ne sont pas dans les archives privées chez elle au 18 Via Dei Villini à Rome. C’est au moins ce qu’a dit sa petite fille Ippolita Gaetani à Haaretz dans une interview exclusive. Une cousine américaine, qui s’appelle aussi Margherita Sarfatti, est convaincue que les lettres sont entre les mains de sa cousine de Rome.

Beaucoup de visiteurs se sont rendus récemment dans l’immeuble luxueux de Rome – des journalistes, des chercheurs, des écrivains ( « Nuit Italienne » par Nicole Fabre, un roman ou Sarfatti est un personnage de premier plan a été publié récemment en France). C’est un somptueux immeuble ocre,à 3 mn de marche de la villa Torlonia, la résidence officielle du Duce – 3 mn de l’entrée arrière de la villa, notera t- on. «La villa est en cours de rénovation» dit une jeune femme souriante qui travaille dans la cour, « mais vous pouvez visiter Faites le tour jusqu’à l’autre côté, cela vaut la peine ».

A la maison de Via Dei Villini dans Rome, une sonnette dorée, un vaste portail noire, et une double porte en bois, un ascenseur dans une cage ornée en métal, un escalier large en marbre. Ippolita Gaetani ouvre la porte, une femme élancée de 66 ans, aux yeux bleus, qui a des manières déterminées et intelligentes. L’appartement est spacieux, baigné de soleil, et meublé avec une retenue classique. Les documents et les photos de la grand-mère Margherita sont rangés dans une pièce, au centre de laquelle se trouve le « saint des saints » : le bureau de Sarfatti. Sur le mur, un portrait célèbre de Sarfatti avec sa fille Fiammetta, peint par Achille Funi. A côté, des étagères chargées de bloc notes et de journaux intimes, et un coffre avec 12 vastes tiroirs.

Avant de commencer l’interview, l’hôtesse reçoit un appel téléphonique. « Je suis interviewée par un journal israélien, » elle s’excuse, et ajoute, « non, non le « bon » journal. Ippolita Gaetani et ses deux sœurs, Sancia et Margherita, sont identifiée à la gauche italienne et mènent une certaine activité en soutien à la cause palestinienne.

Ippolita avait 21 ans quand sa grand-mère est décédée, en 1961, à l’âge de 81 ans, mais n’a jamais posé de question sur son passé, son affaire avec Mussolini, ou son rôle dans le mouvement fasciste. Et Sarfatti dit-elle n’a jamais fourni volontairement des informations sur le sujet. Elle parlait d’art, récitait du Dante, du Shakespeare, Edgar Allan Poe, et faisait des mots croisés dans le Figaro littéraire. « Apres la guerre, il y a eu une censure collective profonde, les gens ont essayé d’oublier, ne s’en sont pas vanté. Il y avait une sorte d’auto censure. Les gens commencent seulement à parler de cette période maintenant, et aussi de ma grand-mère, » dit Gaetani.

Quand avez-vous appris que votre grand-mère avait fait partie de la vie de Mussolini et participé au mouvement fasciste en Italie ?

"Très tard à l’âge de 17, 18 ans, et par mes amis. On n’en parlait pas à la maison. Il y avait de la censure en Italie. Tout était de la responsabilité des allemands, tout le mal, les lois raciales, les persécutions. A la maison aussi, on mettait tout sur le dos des allemands. Quand j’ai grandi et que j’ai commencé à lire, j’ai compris que le fascisme et le nazisme sont interchangeables. Ma mère ne pensait pas comme cela – elle continuait à dire que le fascisme a été acceptable jusqu’à ce qu’il se mette bien avec Hitler."

« A mon avis, si les noirs et non pas les juifs avaient alors été persécutés, beaucoup de juifs seraient encore fascistes… En fait, c’est la même chose aujourd’hui. Beaucoup de juifs en Italie sont fascistes, parce que le fascisme est bien plus prêt de l’Israël d’aujourd’hui, ils persécutent les arabes. Si vous allez aujourd’hui dans le Ghetto de Rome, vous verrez que cette partie de la communauté juive de Rome est vraiment fasciste, fasciste dans sa mentalité, dans sa tête. Et la situation au Moyen Orient complique les choses. Ils accusent quiconque parle contre Israël d’être antisémite. Et la politique italienne est bien plus proche de la droite que de la gauche. »


Rencontre avec l’histoire

Sa mère, Fiammetta, s’est convertie au christianisme en 1930, et est restée en Italie avec sa famille même après que Margherita et son fils, Armedeo, se soient exilés en Argentine suite à l’application des lois raciales. Mais Sarfatti craignait pour le bien être de sa fille et de ses petits enfants, et après la conquête de Rome par les nazis, elle a utilisé les quelques relations lointaines qui lui restait de ses heures de gloire pour s’assurer qu’aucun mal ne leur serait fait. Ainsi, Fiammetta a trouvé refuge dans un hôpital, déguisée en infirmière, son mari, Livio, qui n’était pas juif, est passé dans la clandestinité, et leurs enfants ont été envoyés dans des couvents catholiques. La soeur aînée de Margherita, Nella Errera, n’a pas eu la même chance. Elle et son mari, Paolo, qui ont nié officiellement être juifs, ont été arrêtés par les SS en 1944 et envoyé au camp de Fossoli, puis, de là, à auschwitz. Ils sont morts en route pour le camp d’extermination.

Le café est prêt et Gaetani le verse dans une demi tasse.

Est-ce que votre grand-mère parlait du passé ou se sentait responsable pour la mort de sa sœur ?

« Pas avec moi, pas avec nous, c’était tabou à la maison. Elle a pu avoir des sursauts de conscience, mais soit vous décider de vous suicider, soit vous vivez. Des gens vivent avec des choses pires sur la conscience. Elle s’occupait d’art – ce n’est pas qu’elle ait fait du mal ou fait de la délation. Au contraire, certains historiens disent que tout le temps qu’elle est restée à ses côtés, Mussolini a fait moins de choses horribles. Elle-même n’a rien fait de mal vis-à-vis de quelqu’un. Que sont homme était une ordure – il n’y a aucun doute là-dessus. »

L’histoire dramatique de la vie de Margherita Sarfatti commence par une enfance tranquille, heureuse dans le ghetto de Venise, où elle est née le 8 avril 1880, la plus jeune enfant d’une famille juive religieuse riche, les Grassinis, (le père de l’écrivaine italienne Nathalie Ginzburg était son cousin). La charmante fillette aux cheveux roux, yeux verts et une insatiable curiosité, a grandi dans un environnement protégé, entouré d’amour, surtout de la part de sa grand-mère, Dolceta Levi Nahmias, « une femme de qualité » selon une expression juive, et c’est d’elle qu’elle a appris à vivre dans le présent et à ne pas se laisser emprisonner dans le passé.

« Oh mon dieu » murmurait-elle chaque soir au cours d’une prière qu’elle avait inventée, « apprends moi à être heureuse et apprends moi à être reconnaissante pour toutes les bonnes choses que tu m’a données ». Être heureuse à tout prix : c’est le leitmotiv qui l’a propulsée pendant toute sa vie. A l’âge de 18 ans, malgré l’objection de ses parents, elle a épousé Cesare Sarfatti, un avocat juif et socialiste, qui avait 14 ans de plus qu’elle. Les Sarfattis ont eu 3 enfants, Roberto, Amedeo, et Fiammetta.

Cependant, elle a trouvé la vie à Venise trop étriquée, et son mari aspirait aussi au changement. Le couple a déménagé au centre nerveux de l’Italie – Milan. Là, Marghereta a commencé a se faire une place au sein de l’élite intellectuelle, et est devenue active dans des domaines qui jusque là étaient réservés exclusivement aux hommes : l e journalisme et l’art. Pour cela, elle a ouvert un salon tous les mercredis où se rencontrait tout le Who’s Who, et s’est faite une réputation d’hôtesse irréprochable : belle, spirituelle, et vive d’esprit. Sa maison est devenue le centre de l’avant-garde artistique, le melting pot du futurisme, et plus tard celui du mouvement Novecento. Les artistes, écrivains, politiciens à la tête de ces mouvements fréquentaient régulièrement son salon.

« Une sorte de sens olfactif affiné me pousse vers les personnes douées » écrivait-elle dans ses mémoires, qui représentent vraiment une collection d’épisodes relatant ses rencontres avec des célébrités mondiales, comprenant l’inventeur Guglielmo Marconi, le pape Pie X, le président Franklin Delano Roosevelt, Albert Einstein, et bien d’autres. Israël Zangwill, qu’elle appelait le « Dickens juif » et Ze’ev Jabotinsky, le dirigeant sioniste révisionniste, faisaient partie de ses connaissances.

« C’était une femme éduquée, très attentive aux modes culturelles, une manipulatrice, ambitieuse et dépourvue d’inhibition, avec un talent singulier pour la promotion personnelle
(un talent qu’elle a montré quand son fils est mort au cours de la première guerre mondiale, s’appropriant sa mort comme un autre moyen de faire sa propre promotion), «
selon l’historienne le Dc Simona Urso, de l’université de Padua qui a écrit une biographie de Sarfatti.

Le tournant dramatique de sa vie - la rencontre avec l’histoire - a eu lieu en 1912, quand un jeune journaliste, rustre et inconnu du nom de Benito Mussolini a été nommé éditeur du journal socialiste Aventi, pour lequel Sarfatti écrivait des critiques artistiques. A 29 ans, il était plus jeune de 3 ans que Sarfatti, un coureur de jupons charismatique, avec un don pour fasciner ses auditeurs par ses discours. Sarfatti a remarqué « une lueur de fanatisme » dans ses yeux et a été immédiatement attirée par le pouvoir qu’il projetait.

Une juive et une raciste

C’est ainsi qu’a commencé une relation romantique et politique qui a duré deux décennies. Au début, sa passion était plus grande que la sienne, comme reflétée dans une lettre qu’il a écrit à un ami, le poète Ada Negri : « je m’inquiète et je suis un peu triste. Elle est distante, et n’écrit pas. Quel dommage ! Ainsi perdre des jours d’amour. » Et comme sa sœur, Edwige a écrit dans ses mémoires, « L’amour de Benito pour cette écrivaine était nouveau et profond, parce qu’elle était capable de contrôler son mental et ses pensées. »

Leur relation romantique a rapidement provoqué des querelles furieuses, à cause du refus de Mussolini, un macho, de s’abstenir d’avoir des relations avec d’autres femmes. Sarfatti refusait de partager son amant, cela lui suffisait de le partager avec sa femme, la mère de ses enfants, Rachele. Néanmoins, leurs rencontres sont devenues plus fréquentes, et ils échangeaient constamment des notes et des lettres. Ils se sont abstenus de montrer leur relation en public, mais ne semblent pas avoir fait d’efforts particuliers pour cacher leur relation à leurs époux(se) respectifs.

« Une fois elle m’a dit qu’elle avait seulement aimé deux hommes dans sa vie et que tous les deux étaient extraordinaires » je suppose qu’elle faisait référence à Mussolini et à mon grand père « Margherita Magali, la fille d’Amedeo et la petite fille favorite de Sarfatti, a-t-elle dit à Haaretz.

« Elle m’a aussi conseillé de ne pas coucher avec mes petits amis « car a-t-elle dit pour eux « c’est quelque chose de complètement différent, ils se lèvent remettent leur pantalon et c’est complètement fini. » elle m’a encouragé à préserver « mon innocence « jusqu’à ce que je me marie. Un conseil plutôt étrange venant de sa part ».

La première guerre mondiale a été plutôt tragique pour la famille Sarfatti : Roberto, l’aîné des fils, a été tué au combat à l’âge de 17 ans. « Je suis tourmentée par la peine que vous ne provoquez plus chez moi » sa mère a écrit dans l’un de ses poèmes qu’elle lui a dédié. Apres que son amant se soit emparé du pouvoir dans le pays, le gouvernement fasciste a gratifié Roberto Sarfatti d’une médaille d’héroïsme à titre posthume.

Bien que son père se soit converti au christianisme, et sa mère fût chrétienne, Magali, il y a quelque temps, a soutenu l’idée d’un juif milanais d’ajouter une étoile de David sur la tombe de son héro d’oncle sur le site du mémorial d’Asiago. Mais son frère Roberto, ainsi appelé du nom du soldat tué, et les cousines de Rome n’étaient pas très enthousiasmes à l’idée de faire cela. « Il est mort en italien, pas en juif « dit Roberto, qui se souvient de sa grand-mère comme d’une femme dominatrice et intolérante.

Officiellement, Israël n’a jamais manifesté d’hostilité à l’égard de la maîtresse de Mussolini, et selon Gaetani, sa grand-mère a visité Israël plusieurs fois. Parmi les documents dans son appartement, un visa d’entrée en Israël datant de 1959, portant la signature du consul, Shlomo Nahmias (le même nom que sa grand-mère chérie)

La marche de Rome de 1922 pour s’emparer du pouvoir a été apparemment conçue dans la maison de campagne de Sarfatti, près de Corno. C’était l’heure glorieuse de Mussolini et aussi de Sarfatti. La fille rousse du ghetto, la fille de parents religieux observants, était sur le point de jouir de l’éclat du pouvoir fasciste. « La recherche du pouvoir semble avoir été le lien le plus fort entre eux » a écrit l’historien Philip Cannistraro (avec Brian Sullivan) dans » l’autre femme du Duce » (William Morrow & Co., 1993) à propos des deux amants, qui alors ne faisaient plus aucun effort pour cacher leur relation.

Selon des rumeurs qui circulaient en Italie à l’époque, Rachele Mussolini qui est restée dans le nord avec ses enfants, avait une affaire avec un employé des chemins de fer, et Cesare Sarfatti n’était pas non plus un traîne savate. Quand son mari est mort, Sarfatti a déménagé à Rome et est devenue « l’autre femme du Duce ». Ses relations personnelles avec Mussolini étaient idylliques : il passait plus de temps avec les enfants de sa maîtresse qu’avec les siens propres, et pendant cette période, son influence politique était aussi au zénith. Elle était l’écrivaine fantôme du Duce, écrivant des articles de journaux en son nom, éditant l’organe du parti fasciste et a écrit sa première biographie, qui, comme il se doit, a été publié en première édition en anglais en Grande Bretagne.

« C’est une femme qui a reçu le pouvoir dans un cadre qui privait les femmes de tout pouvoir politique efficace et de pouvoir personnel » note le Dc Urso. « Sarfatti a été la première à discerner le besoin de créer un bagage culturel au fascisme et un langage artistique qui le représenterait, et elle a œuvré pour la promotion du mouvement artistique Novecento » dont les représentants dans les années 30 sont devenus les chefs de file de ceux fournissant la propagande de Mussolini. Elle –même a pris probablement part à la formulation de cette idéologie. »

Comment est ce possible de réconcilier ses origines juives et la voie de Mussolini ?

« Son lien avec Mussolini peut être en partie expliqué par le chemin qu’ils ont tous les deux suivis du socialisme au fascisme – une voie idéologique suivie par toute une génération. Le fascisme a attiré un grand nombre de juifs qui étaient convaincus que l’unification de l’Italie, le Risorgimento (la Résurgence) pour laquelle les juifs avaient combattu en 1848, n’était pas encore complète. Ils se projetaient en avant, vers la fin d’une époque et la naissance d’une nouvelle Italie. N’oublions pas que Sarfatti était juive mais n’en était pas moins aussi raciste que Mussolini ».

L’historien italien et journaliste Giorgio Fabre est d’accord. Dans sons nouveau livre publié « Mussolini Raciste » il se réfère aux écrits publiés par Sarfatti, parfois sous un nom de plume, avant même qu’elle ne rencontre Mussolini. : « de cette période et des colonnes dans Aventi, Margherita s’est lancée sur une voie qui la conduirait, avec une certaine cohérence, à écrire pendant 30 ans des pages et des pages de commentaires discriminatoires et racistes contre les noirs et les asiatiques. Ces écrits sont très connus, mais leur ton et leur signification sont non équivoques, et ils commencent maintenant à être étudiés ».

Qu’en est-il du contraste entre le féminisme de Sarfatti et le machisme de Mussolini ?

Urso : « en fait, elle n’a jamais été une vraie féministe. Elle s’est rapprochée du féminisme seulement parce que c’était la seule façon pour les femmes de s’engager en politique. »

Est-ce que ses attitudes fascistes relevaient d’un choix délibéré ou était –elle influencée par ses liens avec le Duce ?

« Des deux, c’était elle qui dirigeait. On peut dire qu’elle était bien plus fasciste que Mussolini – le Fascisme a été l’invention des deux. »

Son testament politique

Ses heures de gloire ont été de courte durée. Vers la fin des années 20, des vents mauvais ont commencé à souffler sur Rome. Sarfatti, qui allait avoir 50 ans, a pris du poids, et a commencé à montrer des signes d’irritabilité et de despotisme. Son amant impatient s’est tourné vers d’autres femmes plus jeunes, et sa judaïté a commencé à le déranger. Ses conseillers, qui n’appréciaient pas les liens du dirigeant avec sa maîtresse « israélite » l’ont pressé d’amener à la villa Torlonia sa famille oubliée dans le nord et de larguer « sa putain juive ». Cette fois Mussolini a été content de faire selon ce qu’ils exigeaient et ainsi Sarfatti a déménagé d’une maison de l’autre côté de la rue dans un appartement au 18 Via Dei Villini.

C’était le début de la fin. « Mrs Sarfatti traverse une crise. Son salon, ou on avait vu par le passé des ministres et aussi des sénateurs – se vide de semaine en semaine » a noté dans son journal intime l’écrivain Corrado Alvaro, l’un des écrivains réguliers dans sa nouvelle maison. Petit à petit Sarfatti a été mise de côté, et avec l’application des lois raciales en Italie, en 1938, elle a été écartée de toutes les positions qu’elle occupait et interdite d’écrire dans la presse.

Elle a compris que le temps était venu de partir. Elle a pris cette décision dans sa maison de campagne près de Corno, l’endroit où elle et Mussolini avaient semé les graines du Fascisme et où elle avait planifié la marche sur Rome avec lui. Mais cet été, quand un membre de la famille lui a envoyé une carte postale d’apparence innocente et a écrit un avertissement, en anglais, entre les lignes, « attention vous êtes surveillée » Sarfatti ne s’est pas accrochée avec nostalgie à son passé. Rapidement, elle a fait ses valises et a demandé à son chauffeur de la conduire à la frontière suisse. Selon ce qui est rapporté, elle a pris avec elle tous ses bijoux, ses notes de valeur, et un trésor inestimable, les 1272 lettres de Mussolini, une sorte de police d’assurance.

« Si vous lisez dans les journaux que je me suis suicidée parce que je me languissais de l’Italie, ou quelque chose de ce genre, ne le croyez pas. Sachez que j’ai été liquidée » a –t-elle dit quelque temps plus tard à Paris, à sa fille envoyée par un aide de Mussolini pour essayer de la convaincre de revenir. Le Dc Urso explique « en dehors de l’Italie Sarfatti aurait pu être un problème pour Mussolini à cause de ce qu’elle savait et de tout ce qu’elle aurait pu écrire sur le régime. »

Sarfatti, craignant le bras long de Mussolini, voulait se rendre aux Etats-Unis, mais quand tous ses efforts pour obtenir un visa ont échoué, elle a décidé de prendre le bateau et de s’exiler en Argentine. Alors âgée de presque 60 ans, elle se languissait de l’Italie et se faisait du souci pour sa fille restée en Italie. « Fiammetta, ma chérie, mon trésor, enfin des lettres de toi commencent à arriver, tardivement, pas dans le bon ordre, mais je peux maintenant mettre sur mon cœur le papier que tu as touché, sur lequel tu as écris, que tu as caressé de ton regard, de tes doigts », écrit –elle dans une lettre qui se trouve dans les archives à Via Dei Villini.

Quand elle est revenue en Italie, en 1947, le pays avait déjà effacé de sa mémoire à la fois le Duce et son « autre femme ». Seulement ses deux enfants, Fiammetta (qu’elle n’avait pas vue pendant 8 ans) et Amedeo, l’attendaient pour l’accueillir à l’aéroport de Cimapino. Sarfatti est morte le 30 octobre 1961, dans sa maison près de Corno, anonyme et oubliée.

En fuyant le pays, Margherita Sarfatti s’est peut être épargnée le destin de sa sœur Nella, qui est morte pendant son transport à Auschwitz, ou la fin de Claretta Petacci, inscrite au fer rouge dans la mémoire collective comme la maîtresse du Duce, et exécutée à ses côtés. Mais Sarfatti s’est aussi imposée un vœu de silence et l’a respecté pendant toute sa période d’exil en Argentine et après son retour. C’est peut être le prix qu’elle a du payer à Mussolini pour acheter sa liberté et garantir la sécurité de sa fille et de ses petits enfants. Jusqu’au jour de sa mort, elle n’a fait aucun commentaire public sur lui ou sur le mouvement fasciste, et ses mémoires ne mentionnent le mot Fascisme que seulement une fois- et le nom même de Mussolini pas une seule fois. Son image s’est estompée rapidement dans l’obscurité des librairies et des archives.

N’a-t-elle jamais été contrite de son choix idéologique ? De sa relation avec le Duce ? Comment a-t-elle réagi après la guerre et l’Holocauste ?

« La contrition n’est pas un mot approprié en ce qui la concerne » dit le Dc Urso. « Dans un livre qu’elle a publié en 1937, « America » « la poursuite du bonheur » (en italien), elle écrit entre les lignes sur ce que le régime en Italie n’aurait pas du devenir, et effectivement a accusé Mussolini d’avoir trahi le Fascisme. C’est son testament politique. Apres elle n’a jamais dit un mot sur le sujet. Ses opinions négatives sur le sujet sont limitées à l’axe Hitler et sont sans aucun doute liées au choix antisémite de l’Italie fasciste. Et parce qu’elle a choisi de ne pas s’exprimer en public, elle ne s’est pas exprimée non plus sur l’Holocauste ».

Son histoire dramatique est peu connue internationalement et en Israël non plus. Comment se fait-il que contrairement à Eva Braun, Clarette Petacci, ou Evita Peron, Sarfatti est restée presque complètement inconnue ?

« Son histoire est connue en Italie, surtout chez les historiens, bien sûr, et la raison en est probablement parce que la maîtresse de Mussolini gravée dans les mémoires c’est Petacci, qui a passé ses dernières années et est morte à ses côtés. Sarfatti, avec ses contradictions internes, était un caractère inhabituel, c’est certain, mais pas un personnage tragique- c’est difficile de la cataloguer, elle n’est pas devenu une icône comme Evita – bien qu’à mon avis elle aurait été heureuse qu’on se souvienne d’elle comme une sorte d’Evita. »

Saviona Mane

Article paru dans le magazine du Haaretz du 6 juillet 2006. Copyright Haaretz. Traduction bénévole pour information à caractère non commerciale MD pour Planète Non Violence.

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Dimanche 12 Novembre 2006
Mireille Delamarre

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