Extraits d’une interview de Shlomo Ben Ami Par IPS (International Press Service) Venise 26 novembre 2007
L’Agence d’informations IPS a récemment interviewé Shlomo Ben Ami, historien diplômé d’Oxford ayant mené une carrière prestigieuse à l’Université de Tel Aviv, avant de se lancer dans une carrière politique qui l’a conduit notamment à participer à plusieurs négociations de paix entre arabes et israéliens notamment celles de Camp David pendant l’été 2000. Il est actuellement vice président du Centre International pour la Paix de Toledo, en Espagne. Ce centre est destiné à la Culture Musulmane et aux Relations entre Chrétiens Juifs et Musulmans en Espagne. Shlomo Ben Ami avait été nommé ambassadeur israélien en 1987 en Espagne, devenant ensuite membre du parlement israélien, puis ministre de l’intérieur avant d’être nommé ministre des affaires étrangères.
« L’Islam n’a pas le monopole du fondamentalisme » a-t-il dit lors de son interview à IPS, menée par Sabina Zaccaro à Venise le 26 novembre 2007.
« On trouve le fondamentalisme dans le Judaïsme, le Christianisme et aussi l’Islam ». Pour lui,
« la religion doit être maintenue hors du champ du politique pour réduire le fondamentalisme et combattre le terrorisme ».
Quelques extraits de l’interview.
IPS : Pourquoi les dirigeants religieux devraient-ils maintenir leurs communautés éloignées du fondamentalisme dangereux et promouvoir le dialogue ?
Shlomo Ben Ami : Pour commencer, je pense qu’ils devraient reconnaître et prendre en compte les défis au sein de leur propre religion pas seulement dans celles des autres. On doit faire un effort pour éduquer sa propre société, et pas seulement faire la leçon aux autres. Les dirigeants religieux occupent une position de notables dans leurs sociétés, ils ont une réputation, et du prestige, par conséquent ils peuvent avoir beaucoup d’influence afin de générer une attitude positive vis à vis des autres. Cela me semble très important.
Ce n’est pas que les Juifs aient besoin de faire la leçon aux Musulmans, mais les Musulmans ont besoin de se la faire à eux-mêmes.
Et les rabbins juifs devraient reconnaître qu’au sein du Judaïsme il y a des tendances fondamentalistes qui doivent aussi être réduites. Ils ne s’expriment pas forcément par la violence ( ? Voir celle des colons religieux dans les territoires palestiniens occupés ndlt) mais ils peuvent prêcher la violence. L’assassinat du premier ministre israélien Yitzhak Rabin, par exemple, a été sans nul doute le résultat de prêches d’une certaine frange d’extrémistes.
Je pense que les dirigeants religieux – Juifs, Chrétiens, Musulmans – ont besoin de se rencontrer, d’échanger leurs points de vue, s’ouvrir aux autres.
IPS : Sont-ils suffisamment ouverts à de tels échanges ?
SBA : Je répondrai par un petit exemple. Récemment le roi Abdullah d’Arabie Saoudite a rendu visite au Pape au Vatican. Maintenant, le Pape peut-il rendre visite en Arabie Saoudite ? L’Arabie Saoudite ne l’autoriserait pas …On a besoin de travailler sur la base de la réciprocité. Si vous voulez que l’Occident s’ouvre à vous, essayez de même de vous ouvrir vous-même à l’Occident. Nous avons besoin de développer le respect mutuel. Les conditions n’existent pas actuellement pour que le Pape rende visite en Arabie Saoudite, alors que le roi d’Arabie Saoudite – qui est le gardien des lieux saints- est autorisé à rendre visite au Vatican.
Vous pouvez construire dans le monde occidental des mosquées quand le besoin se fait sentir. Pouvez vous construire des églises dans le monde musulman ? C’est aussi une question. Oui nous avons besoin de travailler sur une base de réciprocité.
IPS : Quels sont les principaux défis quand on mélange religion et politique ?
SBA : Mon expérience au sein d’un gouvernement c’est que quand les politiciens essaient de résoudre ce qui est essentiellement un problème religieux, ils ont tendance parfois à être plus extrémistes que les dirigeants religieux. Quand j’ai négocié sur des problèmes concernant Jérusalem j’ai découvert que les dirigeants religieux étaient beaucoup plus modérés que les politiciens. Je pense que ces derniers devraient être plus impliqués pour résoudre les problèmes religieux qui ont un impact politique.
Une autre question qui est vitale je crois, c’est d’essayer et de maintenir le religieux en dehors du politique. La religion appartient à la sphère privée pas publique… Nous avons besoin de comprendre que la politique est la sphère du possible, le domaine du compromis. Mais quand vous y introduisez la religion, qui n’est pas du domaine du compromis puisque qu’elle s’en tient à des vérités éternelles, quand vous politisez la religion ou introduisez la religion en politique, vous éliminez l’élément de compromis. Et c’est très dangereux. Cela devient de la théologie politique.
IPS : Alors que des signes de clash des civilisations sont si évidents (? ndlt), c’est difficile de percevoir des signes d’alliance. Est-ce vraiment possible ? Qu’est qui est spécialement fait pour y parvenir ?
SBA : Nous devrions commencer par nous dire à nous même que les alternatives n’ont pas marché. Le clash n’a pas fonctionné. On l’a vu en Irak, nous le voyons dans les territoires palestiniens, nous voyons l’émergence d’un terrorisme islamique qui vient d’une profonde frustration de sociétés…
Il y a eu un dialogue interreligieux qui semble pour moi ne plus exister, au moins tel qu’il a existé des années auparavant, et nous avons besoin d’y revenir. Nous avons besoin d’atteler, de mobiliser les dirigeants religieux pour faire passer ces messages.
La religion est parfois injustement victime d’une mauvaise publicité.
Le problème c’est le totalitarisme, qu’il soit religieux ou séculier. Nous avons besoin d’éviter d’injecter de la religion dans la politique. Le terrorisme suicidaire n’est pas le monopole de la religion. Où a-t-on actuellement le plus d’attaques suicide ? Pas dans le monde musulman ; cela se passe au Shri Lanka, est c’est complètement séculier, cela n’a rien à voir avec la religion.
Nous avons besoin de mettre les choses en perspective, pas de travailler sous l’emprise de catégories absolues et de clichés.
IPS : Quelle est la place du dialogue dans l’agenda politique ?
SBA : Il a une place essentielle. En trouvant une solution aux principaux conflits politiques parmi nous, nous apporterons une grande contribution. Je n’ai aucun doute sur le fait que la guerre en Irak ne fait que renforcer le terrorisme. Et c’est la même chose avec l’Iran actuellement. Imaginez une attaque massive américaine ou une attaque américano israélienne contre l’Iran. Cela déchaînerait des vagues de terrorisme partout à travers la région – bien que je ne crois pas que cela soit ce que ni les israéliens ou les américains feront.
La véritable alternative c’est d’engager des négociations et le dialogue. Aucun conflit n’a été résolu par la guerre seulement, et aucun problème du Moyen Orient, du monde arabe et du monde musulman n’est susceptible d’être résolu par une solution militaire.
L’ONU en pointant le rôle de la communication pour dépasser les stéréotypes et les généralisations dangereuses a identifié les raisons principales de la division croissante entre les sociétés musulmanes et occidentales comme n’étant pas religieuses mais politiques.
Shlomo Ben Ami a été l’un des intervenants clés d’une conférence annuelle organisée par IPS sur
« le rôle de la communication dans les alliances de civilisations » (Venise 29 novembre 2007) à laquelle ont participé des professionnels de la communication ainsi que des universitaires, des représentants de la société civile, de gouvernements, de communautés religieuses et d’institutions internationales. L’objectif était de réfléchir sur le rôle clé des médias et de la communication pour combler le fossé entre les peuples.
Source et Copyright IPS:http://www.ipsnews.net/index.asp
Traduction Mireille Delamarre pour
www.planetenonviolence
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