Ils n'aiment pas l'intelligence.
La prétendue intelligence, comme dit Hitler. Et, partout où ils la rencontrent, ils la pourchassent, il la clouent au poteau d'infamie, ils la livrent aux flammes.
J'avais, comme tout le monde, lu cela dans les journaux. Sans parvenir à y croire. Possible dans quelque pays lunaire, mais pas dans l'Allemagne de Goethe et de Hegel.
Et un matin, brusquement, devant la porte d'une majestueuse université, je me suis trouvé en présence d'une espèce de pieu à peine dégrossi, fiché dans la terre. Des étudiants à casquette verte, le visage strié de balafres, ricanent.
Des couvertures de livres, grossièrement arrachées, sont clouées dans le bois. Les beaux livres allemands, si soignés, si bien reliés... Erich Maria Remarque,
A l'Ouest rien de nouveau ; Ernst Glaeser,
Classe 1922; Feuchtwanger,
le Juif Süss ; Emil Ludwig,
Juillet 1914; Jakob Wassermann, i{L'Affaire Maurizius]i.
Hier encore, j'ai visité une bibliothèque à côté de laquelle notre Bibliothèque nationale paraît pauvre et vétuste ; une école professionnelle du livre, comme il n'en existe pas dans le monde entier : une exposition de la librairie allemande qui ferait rêver nos éditeurs français.
Comment comprendre ?
Ce jeune étudiant, fin et cultivé, qui, ce soir, est mon voisin de lit, peut-être m'expliquera-t-il. Troublant le silence et la nuit, je lui confie à voix basse mon désarroi:
- Quand nous parlons ensemble philosophie, art, je sais que nous pouvons nous comprendre que nous habitons la même planète... Mais l'instant d'après, vous vous faites tailler le visage à la pointe d'une épée, vous clouez au pilori les livres que j'aime. Vous parlez de saigner tous les Juifs et vous chantez des airs absurdes, comme une bête saoule...
Ma franchise un peu rude ne lui déplaît pas
-je sais tout ce que vous dites, mais je chante avec joie ces airs absurdes.
Il y a dans son intonation une nuance de mépris, quelque chose comme le
credo quia absurdum, ou comme : vous autres Français, vous êtes trop dégénérés pour comprendre...
Et, dans l'ombre, rabattant sa couverture sur son visage, il me souffle, avec ses voeux de bonne nuit
- Goebbels a dit :
«Certes, la propagande national-socialiste est primitive. Mais la pensée du peuple est primitive...»
Nous voici, pour changer, chez un jeune juriste, un ami, un révolutionnaire. Je ne doute pas un instant qu'il soit resté fidèle à ses convictions. Pourtant, quel étrange décor ! Sur la table, sur le lit, sur le plancher, des ouvrages fascistes... - Ce que cela signifie ? mon pauvre vieux... Mais tout simplement que je prépare des examens de droit.
Je crois avoir mal entendu
parfaitement... Tu sais - ou tu ne sais pas - que notre ministre de la justice, en Prusse, est ce fou de Kerrl, celui qui proclame que, pour être un juge allemand, il faut avoir compris l'essence intime du national-socialisme... Alors, ces messieurs vont me faire subir un interrogatoire de cinq heures sur cette essence intime. Et je m'y prépare.
Comme je suis trop éberlué pour répondre, il ajoute
- Si cela peut te faire plaisir, je t'invite à mon baptême...
- Ton baptême ?
- Bien sûr... J'étais comme beaucoup d'Allemands, ce qu'on appelle un «dissident», c'est-à-dire que, libre penseur, j'avais quitté l'Eglise luthérienne. Aujourd'hui, pour devenir fonctionnaire, pour passer un examen, il faut appartenir à une confession. Chaque jour, des milliers d'individus, afin de conserver leur gagne-pain, doivent se faire baptiser. Les pasteurs n'en peuvent plus... Je subirai un nouvel interrogatoire... Sur les Saintes Ecritures, cette fois...
Son jeune frère, écolier en culotte courte, entre à cet instant
- Ludwig, cherche donc ton
Histoire sainte...
Car maintenant l'enseignement religieux est obligatoire à l'école.
Mais je n'avais encore rien vu.
Sur une grande place de Brême, en plein faubourg ouvrier, non loin de la Maison du peuple, une bruyante marmaille fait cercle.
Que se passe-t-il donc ? Joignons-nous aux badauds.
De jeunes gars, harnachés de cuir, les manches retroussées, entassent consciencieusement, à grands coups de pelle et de balais, des liasses de vieux papiers, de vieilles brochures. Drôles de chiffonniers !
J'essaie, par-dessus des épaules, d'examiner cette paperasse, d'apercevoir un titre. Et soudain, le coeur serré, je lis :
Journal du métallurgiste, le Travailleur du livre, l'11.LZ.,l'illustré communiste, et le
Vorwürts socialiste et des brochures d'Engels, et des tracts:
Brême-la-Rouge,
Dans la détresse,
Réclame travail et pain !
Et des affiches conviant les travailleurs sociaux-démocrates à de grands meetings... Des années de propagande, de misère, de combats.
Quand la pyramide a atteint la hauteur voulue, une sorte de bourreau taille à coups de canif une baguette de bois, la plante au sommet. Et, salué par les rires et les bravos des germaniques «Poulbots», hisse autour de cet axe une chemise noire, une authentique chemise noire des «groupes de défense» communistes... Puis épingle sur la poitrine, avec une précaution satisfaite de fétichiste, l'insigne rouge de
l'Antifaschistische Aktion. Une boule de papier d'emballage tiendra lieu de tête ; on coiffe d'une humble casquette prolétarienne, usée, déformée.
Je ne comprends pas encore :
-Thâlmann, Thàlmann ! hurlent soudain les gosses en trépignant de joie.
Et voici que, sous l'effigie du leader communiste, on déroule une grande bande d'étoffe rouge ornée des trois flèches socialistes. L'unité que les hommes n'ont pas su réaliser se fera dans les flammes.
Les préparatifs sont enfin terminés. Pour tuer le temps, un gars fouille au hasard dans le tas, en extrait un livre, le feuillette - Karl Marx..., montre-t-il, en rigolant, à son voisin. Puis le rejette et, de dégoût, s'essuie les mains. De rares travailleurs, immobiles et muets, assistent à ce spectacle. Je plante mon regard dans des prunelles : pas de larmes, quelque chose de beaucoup plus profond, un désespoir calme... Mais très vite, les yeux se dérobent.
C'est seulement à la nuit tombante qu'on allumera le feu. Foule immense et silencieuse, poussée malgré elle par la curiosité. Au pas cadencé, les lourds bataillons bruns se succèdent, s'installent autour du bûcher. Plus lourds encore, plus paysans, les verts Casques d'acier. Enfin, les étudiants en grande tenue - vareuse à brandebourgs, écharpe multicolore, épée et gants d'escrimeurs, petite toque de clown - viennent s'assurer que la doctrine maudite a bien péri dans les flammes.
Il faut encore entendre un discours diffusé par haut-parleurs, l'hymne de Horst Wessel, puis, soudain, une grande lueur déchire la nuit. En une seconde, l'effigie de Thàlmann, les livres et les journaux de la classe ouvrière ne sont plus que lucioles emportées par le vent.
Maigres applaudissements, et, déjà, comme honteuse d'elle-même, très vite, la foule se détourne de cet autodafé.
CAHIERS ÉDITÉS
PAR LES AMIS DE SPARTACUS
Fondateur : René-Joseph Lefeuvre
8, impasse Crozatier
75012 Paris
Diifusion : Dif'Pop'
21ter, rue Voltaire
75011 Paris
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