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La Faim, la Bagnole, le Blé et Nous

Un livre à lire, et faire connaître. "L'expansion fulgurante des biocarburants est une tragédie planétaire. Elle conduit en premier lieu à la stérilisation de millions d'hectares de terres agricoles et à l'aggravation tragique de la faim...Les biocarburants sont des armes de guerre et de mort."



Bush Non, Hugo Oui, Yankee Go Home - Hé, ils utilisent des biocarburants pour leurs cocktails Molotov !
Bush Non, Hugo Oui, Yankee Go Home - Hé, ils utilisent des biocarburants pour leurs cocktails Molotov !

La faim, la bagnole, le blé et nous

L'expansion fulgurante des biocarburants est une tragédie planétaire. Elle conduit en premier lieu à la stérilisation de millions d'hectares de terres agricoles et à l'aggravation tragique de la faim. Pour faire rouler des bagnoles. Savez-vous que le quart du maïs américain sert déjà à fabriquer du carburant automobile ? Une telle révolution a des effets en chaîne sur toutes les céréales et plantes alimentaires, dont le cours explose.

Elle conduit également à la destruction de ce qui reste de forêts tropicales. En Indonésie, le palmier à huile menace tout à la fois l'homme, l'orang-outan et l'éléphant d'Asie, ridiculisant tous les grands discours sur la biodiversité. En Afrique, le bassin du Congo est attaqué.

Au Brésil et en Amérique latine, on plante de la canne à sucre ou du soja partout. Pour remplir les réservoirs au détriment de la forêt et du cerrado, pourtant des écosystèmes uniques. Les biocarburants sont des armes de guerre et de mort.

Qui les soutient ? L'agriculture industrielle, les transnationales et tous ceux qui leur sont soumis, dont nombre de journaliste hélas. En France, je décris un système complexe dont l'un des centres n'est autre que le ministère de l'Écologie de M. Borloo, à travers l'Ademe et un organisme méconnu, Agrice. À quelques semaines du " Grenelle de l'Environnement ", cela mérite d'être discuté. Mais je n'oublie pas tous les autres, y compris certains écologistes fort mal inspirés.

Car les biocarburants, comme je le montre, et malgré de rares études manipulées par lobby, ont un bilan écologique désastreux, qui aggravera l'effet de serre, quoi qu'en dise la propagande. Et en France, leur développement signe la fin de la jachère, refuge de la faune banale, des oiseaux et petits mammifères.

Au fait, savez-vous qu'une usine du Havre transformera dès 2008 des animaux en biocarburants ? Et qu'on tente de faire pousser, par génie génétique, des arbres mous, permettant d'extraire leur cellulose, matière première des biocarburants ?

Ce monde est fou, et sans la moindre morale. J'ai fait ce que je pouvais, c'est-à-dire mon job. Pour tenter d'arrêter cette insupportable machine, j'en appelle solennellement à vous.

Agissez ! Agissons ensemble.

Fabrice Nicolino, le 1 septembre 2007

"La Faim, la Bagnole,le Blé et Nous" Editions Fayard. ( Sortie 3 octobre 2007).

Fabrice Nicolino est journaliste (à Terre Sauvage et à La Croix), après avoir travaillé pour Politis, Géo, Le Canard Enchaîné, Télérama. il est co-auteur, avec François Veillerette, du livre " Pesticides, révélations sur un scandale français " (Fayard, 2007).

Source : http://www.liberterre.fr/actualiterres/nicolino.html

Son Blog La Planete Sans Visa

Réagissez sur http://terresacree.org/bagnoles.htm

Adresse de l'auteur :
nicolino.fabrice1@orange.fr



Chaptire 1 : Une si belle idée visqueuse

Un beau rêve stupide : rouler avec de l'huile végétale, récupérée dans le champ d'à côté. Les pionniers des biocarburants ont des noms sublimes : Rudolf Diesel ou Henry Ford. Leurs successeurs s'appellent George W. Bush ou Arnold Schwarzenegger. Un point commun, peut-être ?

Le mot est déjà un mensonge. S'il avait fallu dire la vérité, on attendrait toujours, et en vain, les vivats. On aurait dû imaginer un terme qui dise l'infrastructure industrielle indispensable à la chose. Qui rappelle l'usage constant d'engrais et de pesticides pour la fabriquer. Qui permette de faire le lien certain entre l'automobile individuelle et la faim. On aurait pu nommer cela, en première approximation, « nécrocarburants». Car nekros, de toute éternité, c'est la mort. Et c'est bien pourquoi on préféra la falsification, et ce terme insupportable de « biocarburants ». Car enfin, car voyons, il faut bien vivre, non ?

Cela n'étonnera personne, le précurseur est un ingénieur. Disons l'un des précurseurs, pour ne fâcher personne. En tout cas, le co-inventeur du moteur à explosion, Nikolaus Otto, utilisait de l'éthanol dès la fin du XIXe siècle pour faire rouler ses engins. C'est-à-dire un alcool tiré de la fermentation de plantes sucrières ou de céréales. Et les autres ont suivi. Pas n'importe quels autres. Je me contenterai de citer Henry Ford, l'âme de nos sociétés modernes, ce héraut du taylorisme qui disait l'essentiel dès 1906 : « Il y a de l'essence dans toute matière végétale qui peut être fermentée. » La preuve par l'illustrissime Ford T, qui roulait elle aussi, on l'a oublié, à l'éthanol. Quant à son compère Rudolf Diesel, dont on ne présente plus la si belle trouvaille, il se voulait prophète, et il l'était. En 1912, il proclamait en effet : « L'usage des huiles végétales comme carburant automobile est de nos jours insignifiant. Mais, à l'avenir, ces huiles pourraient devenir aussi importantes que le pétrole ou le charbon aujourd'hui. » Diesel utilisait volontiers de l'huile d'arachide pour faire fonctionner ses moteurs révolutionnaires.

Départ en fanfare, donc, mais retraite presque immédiate. Car même si, en 1936, la France consomme 400 millions de litres de bioéthanol par an, le pétrole a déjà gagné la partie. Il est partout, il ne coûte rien, il est d'une efficacité énergétique parfaite. Rideau jusqu'en 1973, date de la première secousse pétrolière. Dès cette époque, rapports et analyses s'entassent sur les bureaux ministériels. Va-t-on assister à une première flambée des biocarburants ? Non. Car le contre-choc pétrolier de 1986 rend l'or noir de nouveau disponible, à un coût grotesque.

Tout changera pour de bon, aux États-Unis en tout cas, après les attentats de septembre 2001. L'Amérique ne peut plus, ne doit plus dépendre à ce point des champs de pétrole lointains. Et, du reste, les vrais connaisseurs des questions énergétiques savent depuis des lustres que le temps du pétrole bon marché est définitivement révolu. La perspective du peak oil, le pic de Hubbert, est l'horizon certain : il y aura bientôt, si ce n'est pas déjà le cas, davantage de pétrole consommé que de pétrole à consommer. Inutile de décrire l'effet d'un tel événement sur le cours du brut à long terme.

Notons tout de suite que septembre 2001 a été un point de rencontre parfait entre deux exigences cruciales. D'un côté, l'éternel cauchemar de l'agriculture industrielle : trouver des marchés solvables. En Europe comme aux États-Unis, ce nouveau monstre, dopé par les subventions, perpétuellement renforcé par les machines, les engrais et les pesticides, cherchait en vain à écouler ses gigantesques productions. De l'autre, les appareils étatiques et militaires – surtout ces derniers – qui tentaient depuis beau temps de desserrer l'étau des importations pétrolières, cette pression permanente sur la conduite des affaires. En ce sens, 2001 a sans aucun doute créé un effet d'aubaine. Le pouvoir politique disposait enfin d'une excellente raison, démontrable devant les caméras, pour voler au secours de la puissance industrielle. En cette époque déjà lointaine, on n'avait apparemment pas encore pensé à inventer, purement et simplement. On le fit peu après, à propos des ADM, ces armes de destruction massive invisible, qui permirent d'entrer en Irak.

DE L'HUILE, DU SUCRE ET DE L'ALCOOL

À l'entrée du IIIe millénaire, en bref, le Nord est prêt à investir massivement dans les biocarburants. Mais de quoi parle-t-on au juste ? De trois filières essentielles : l'alcool, les huiles, les esters. Pour le premier, c'est simple comme bonjour. Vous prenez des pommes de terre, du bois, de la paille, de la canne à sucre, de la betterave à sucre, du blé, du maïs, etc. Vous obtenez par la fermentation de leur sucre, de leur amidon ou de leur cellulose, selon les cas, un éthanol. Celuici pourra être ajouté dans des proportions variables à l'essence des moteurs. Les huiles sont également d'excellents carburants, qu'elles soient d'ailleurs végétales – dans l'immense majorité des cas – ou animales. Oui, on peut éventuellement rouler à l'animal. Début avril 2007, deux nobles entreprises américaines, ConocoPhillips et Tyson Foods, ont annoncé une alliance stratégique pour la production d'un diesel à base de graisse animale. Prévoir environ 2 boeufs ou 16 cochons pour obtenir un baril de 160 litres de diesel. En France, le groupe Saria Bio-Industries investit 20 millions d'euros dans une usine qui devrait ouvrir ses portes en 2008 au Havre. Des graisses animales provenant de l'équarrissage permettront d'obtenir du diesel et de la glycérine. Comme on dit parfois, toute ressemblance avec autre chose ne serait que pure coïncidence.

Mais parlons plutôt des huiles végétales. On peut en obtenir par simple pression de colza, de tournesol, de palme, de soja, d'arachide, etc. Par exemple, 1 tonne de graines de colza donnera bien volontiers 0,3 tonne d'huile, ou plutôt de biocarburant. Ces mêmes huiles peuvent être mélangées – variante – avec un alcool et produire alors un ester, connu en France sous son nom commercial : Diester. Notre grandiose champion Alain Prost en a longtemps fait la promotion, nullement gratuite. Preuve de son efficacité, à l'automne 2006 il a été nommé responsable d'un groupe de travail par Thierry Breton, alors ministre de l'Économie et des pompes à huiles végétales. Noter qu'ester (méthyle) est synonyme de biodiesel. L'affaire fait intervenir de nombreux vocables parfois difficiles à démêler. On comprendra chemin faisant qui soutient la noble action qui consiste à changer des végétaux en combustibles. Et pourquoi, bien sûr. Mais foin du suspense : des lobbies surpuissants, appuyés sur le triomphe de l'agriculture industrielle après 1945 en Occident, ont gagné une première manche, peut-être décisive. En Amérique – le Brésil n'est pas absent – et en Europe, des États devenus vassaux des intérêts marchands mettent toutes les forces disponibles dans la balance pour imposer au plus vite l'usage des biocarburants. Je vous dirai plus loin les avantages qu'ils y trouvent, que nous y trouvons tous. Il faut à ce stade comprendre l'état d'esprit général. Par exemple, George Bush, dans son discours sur l'état de l'Union de janvier 2006, a déclaré que son pays devrait se passer de 75 % du pétrole issu du Proche-Orient d'ici 2025. La Suède souhaite atteindre l'indépendance énergétique en 2020. La Commission européenne, quant à elle, a exigé dans un premier temps que les pays membres ajoutent dans l'essence au moins 5,75 % de biocarburants en 2010 seulement – demain, donc. Mais, à cause de traînards, elle s'est ravisée en février 2006, envisageant de prendre des mesures contraignantes autour de sept axes prioritaires que je vous épargne volontiers. En revanche, vous aurez droit aux morceaux de bravoure de deux grands bureaucrates européens, datant de février 2006 eux aussi. « C'est l'occasion ou jamais de marquer des points dans le dossier des biocarburants », a ainsi annoncé Mariann Fischer Boel, membre de la Commission chargée de l'agriculture et du développement rural, ajoutant aussitôt : « Les matières premières pour la production de biocarburants constituent également un nouveau débouché potentiel pour les agriculteurs européens, auxquels la réforme de la PAC a donné les moyens de devenir de véritables entrepreneurs. » Le mot qui frappe et qui tue est bien entendu « entrepreneurs ».

De son côté, Louis Michel, membre de la Commission chargé du développement, a redit son amour pour les pays du Sud. Pas pour leurs peuples, ne nous égarons pas : « De nombreux pays en développement se trouvent tout naturellement en position favorable pour la production de matières premières utiles à la fabrication de biocarburants, en particulier ceux dont le secteur sucrier est traditionnellement important. Le marché communautaire des biocarburants actuellement en pleine expansion leur offrira de nouvelles possibilités d'exportation. Grâce à l'aide au transfert de connaissances et au développement de leur potentiel commercial, l'UE les aidera à exploiter au mieux cette possibilité. »

UNE MULTIPLICATION PAR DIX

Telle est notre belle Europe. Il faudra, il faudrait s'en souvenir. Au-delà, si l'on regarde les volumes tels qu'estimés par l'Agence internationale de l'énergie dans une étude prospective, et à condition de prendre le temps, la tête tourne fatalement. Car la consommation mondiale de biocarburants pourrait passer de 15,5 millions de tonnes en 2004, dont 6,4 pour le seul Brésil et 6,8 pour les États-Unis, à 146,7 millions en 2030.

Ces chiffres appellent de multiples commentaires. Quelle est la production humaine dont le volume peut être multiplié par dix en seulement vingt-cinq ans ? En dehors des biocarburants, je n'en vois guère. Pas les céréales alimentaires, en tout cas, je le gage. En 2004, hier, deux pays assuraient à eux seuls près de 90 % du tout : le Brésil et les États-Unis. On ne cultivait aucun – aucun – biocarburant en Afrique, en Inde, en Indonésie, en Chine, en Russie, au Moyen-Orient. Aucun, aucun, aucun. Et on en trouvait 2 misérables millions de tonnes dans toute l'Union européenne. Autrement exprimé, et comme vous le savez déjà, du reste, nous vivons une révolution de l'agriculture mondiale. Une de plus. En un quart de siècle, l'Inde pourrait passer de rien à 4,5 millions de tonnes. La Chine de rien à 13,5 millions de tonnes. Ces deux pays organisant en même temps, avec ferveur, comme je l'ai écrit, la destruction de leur civilisation paysanne. M'appuyant sur des chiffres officiels 1, je note que la surface cultivée disponible par habitant en Chine est de 0,09 hectare. Relisons ensemble. La Chine compte 122 millions d'hectares de terres agricoles et 1,3 milliard d'habitants. Soit 900 mètres carrés par personne. Certes, il existe une marge entre surface agricole cultivée et surface arable. Mais la saine croissance détruit ces terres par milliers d'hectares chaque semaine qui passe. De 1996 à 2004, la Chine a perdu chaque année, en moyenne, 950 000 hectares de terres cultivées. Qui songerait à dire mieux ? L'Inde, peut-être.

L'Union européenne, partant de 2 millions, devrait produire d'ici un peu plus de vingt ans 35,6 millions de tonnes de biocarburants. Et les États-Unis, maîtres de l'univers, 42,9 millions, alors qu'ils ne dépassent pas les 7 aujourd'hui. Pour en arriver là, il faudra détruire comme jamais en si peu de temps. Mais il faut être un sacré grincheux pour oser écrire des choses pareilles quand le soleil – vert – éternel brille sur les plages de Malibu, Californie. On me pardonnera cette courte incursion dans ce qui pourrait être, déjà, une conclusion. Vous connaissez sûrement Arnold Schwarzenegger, Schwarzie pour ses nombreux intimes. Cet acteur est devenu le gouverneur d'un des plus grands États d'Amérique, la Californie. C'est un républicain qui guigne du côté des démocrates, dans cette partie du monde où il fait si bon être cool. Une sorte de Sarkozy bodybuildé. Bon. Nous n'avons guère de leçons à donner. Ce brave garçon a engagé la Californie – contre la volonté du président Bush, ferme sur les valeurs pétrolières de ses amis – dans une politique dérisoire mais réelle de lutte contre le réchauffement climatique. Ce que certains, dont je suis, considèrent comme une pure foutaise. Quoi qu'il en soit, les biocarburants ont donné à Schwarzie l'occasion de livrer le fond de sa pensée en public. L'événement se déroule le 12 avril 2007 à l'université de Georgetown, lors d'un colloque sur le réchauffement climatique. Nul n'aurait su trouver meilleur endroit. S'adressant aux écologistes, il les exhorte ce jour-là à se débarrasser de leur vilaine image de rabat-joie. Car, et voici la grande nouvelle, les biocarburants sont en marche ! D'où cet appel : « Le mouvement pour l'environnement a trop longtemps été
dominé par la culpabilité. » Laquelle ? « Vous savez bien de quelle culpabilité je parle : celle de ces cheminées crachant la pollution tout en alimentant nos jacuzzis, nos télés grand écran et, dans mon cas, mes avions privés. » Oui, Schwarzenegger pilote volontiers, et il ne souhaite pas calculer son empreinte écologique. Il déprimerait, ce malheureux. Mais le petit père Schwarzie est un homme de combat, qui n'aime rien tant que la victoire. En rase campagne, avec une déroute totale pour le nigaud qui a osé défier le guerrier. La suite du discours est donc très éclairante.

HIP AND SEXY

Car Schwarzie en arrive à sa grande contribution au débat planétaire : les écologistes doivent selon lui devenir hip and sexy. On se passera de traduction. L'honnête homme en a marre de ces empêcheurs de montrer ses muscles en public. Marre de ces interdits, marre de ces absurdes règlements, marre des incursions de l'État dans l'existence si belle, si riche des gens si beaux, si riches. Pas question, évidemment, de modifier ce mode de vie difficilement conquis par les pionniers, nos pères. Or, et voilà le sublime, les biocarburants prouvent que la technologie est la réponse aux émissions de gaz à effet de serre. C'est cela ou bien subir, comme Schwarzie le dit, sourire aux lèvres, « the lives of Buddhist monks in Tibet ». Or qu'y a-t-il de plus lamentable que la vie des moines bouddhistes du Tibet ?«Nous n'avons pas à nous débarrasser des 4 x 4 ou de quoi que ce soit de ce genre, insiste le gouverneur, parce que cette voie est celle de l'échec. Nous devons au contraire rendre ces voitures plus “musclées” sur le plan environnemental. » De la sorte, tout pourrait changer. « Like bodybuilders, the environmentalists were thought of as kind of weird fanatics also. You know the kind of serious tree huggers. Environmentalists were no fun. They were like prohibitionists at the fraternity party. » Je vous résume. Les écologistes ont une image de cinglés qui adorent étreindre les arbres, ils sont comme des prohibitionnistes dans une soirée d'étudiants. Mais s'ils écoutent les conseils avisés du prophète, l'écologie fera comme le bodybuilding, qui, grâce entre autres à Schwarzie, est devenu hip. Oui, mes frères, « it became mainstream, it became sexy, attractive. And this is exactly what has to happen with the environmental movement ». Eh oui, le bodybuilding est devenu sexy, et c'est ce qui arrivera peut être aux écologistes. S'ils consentent à regarder les choses en face.

Et à rouler dans un 4 x 4 géant propulsé au maïs, « which could cut its greenhouse gas emissions in half ». Qui pourrait ainsi diviser par deux ses émissions de gaz à effet de serre. L'estimation de Schwarzie, je le précise pour ne pas créer de malentendu, est bouffonne. Mais nous y reviendrons. Je quitte ici notre excellent ami, que nous retrouverons, car il le vaut bien. Ajoutons simplement que la Californie est une aberration. Un défi de l'homme adressé à la terre, à l'eau, à l'agriculture. À Dieu, qui sait ? Ce pays n'aurait jamais dû exister, du moins de la sorte, car il s'agit d'un désert. Disons d'un semi désert. Je renvoie au chef-d'oeuvre non traduit de Marc Reisner, Cadillac Desert, qui raconte par le menu comment de prestigieuses administrations américaines se sont entre-tuées pour apporter l'eau partout où elle n'était pas. À coups de canaux, de barrages, grâce à cette technologie chère au coeur de Schwarzenegger. Sans elle, pas de Los Angeles. On voit ce qu'on a gagné. Sans elle, sans une irrigation aussi massive que folle, pas d'esclaves chicanos dans les exploitations agricoles de la vaste et noble Californie. En attendant le grand tremblement de terre qui réglera les questions en suspens, l'agriculture y produit massivement. Intensivement. Et chez nous, au fait, que s'est-il passé ?


Post Scriptum : L'amie américaine et le Grenelle de l'Environnement

Malgré ses apparences premières, cet ultime ajout n'est pas franco-français, mais plutôt franco-américain. Et même planétaire, comme on le verra finalement. Je veux vous dire deux mots d'un rendez-vous connu sous le nom de « Grenelle de l'environnement », qui doit avoir lieu, à l'instant où j'écris, vers la fin du mois d'octobre 2007, à Paris. Audacieusement calqué sur le Grenelle de 1968, au cours duquel les syndicats aidèrent le gouvernement à tourner la page de Mai, il devrait permettre, selon ses promoteurs, d'aborder certains dossiers lourds de la crise écologique.

Négociera-t-on réellement ? Verra-t-on reculer les lobbies de toujours, parmi lesquels celui de l'agriculture industrielle est l'un des plus puissants ? Je garde pour moi ce que j'enpense, car les faits parlent d'eux-mêmes. Il me suffira d'évoquer la personne de Christine Lagarde. Qui est-elle ? Une femme qui a fait toute sa carrière professionnelle aux États- Unis, où elle est parvenue à diriger le comité stratégique d'un des plus grands cabinets d'affaires du monde, Baker et McKenzie. Cela vous pose, pas de doute : ce cabinet emploie des milliers d'avocats présents dans des dizaines de pays et traite avec les plus puissants de la planète, transnationales en tête. En 2005, notre très fameuse businesswoman a accepté d'entrer dans le gouvernement dirigé par Dominique de Villepin au poste de ministre déléguée au Commerce extérieur. En mai 2007, après la victoire de Nicolas Sarkozy, elle est devenue ministre de l'Agriculture, puis ministre de l'Économie et des Finances. Notre si sympathique président ne tarit pas d'éloges sur elle, au point qu'une rumeur insistante fait de Christine Lagarde un futur Premier ministre de la France.

Oui, mais qui est-elle ? Je ne parlerai pas ici du rôle important joué par Baker et McKenzie dans la destruction active du monde. Une encyclopédie situerait peut-être la responsabilité de cette authentique transnationale du business. Mais enfin un point particulier mérite d'être souligné. Baker et McKenzie intervient directement dans le dossier des biocarburants, et nullement à la marge. L'un de ses hauts dirigeants, Eric Sievers, vient de participer à l'élaboration d'un document qui servira de cadre aux discussions de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) sur le sujet. Excusez du peu. Il appartient par ailleurs à un considérable groupe de pression financé par l'industrie et les banques, le Renewable Energy and International Law Project.

Mme Lagarde, qui fut donc la patronne de Baker et McKenzie jusqu'en 2004, ne saurait ignorer le poids croissant des biocarburants dans le chiffre d'affaires mondial du cabinet. En 2006, puis en 2007, ce dernier a réussi à monter de somptueux deals, comme on dit, pour Goldman Sachs et Jefferies, mais aussi pour notre bonne vieille Société générale. Laquelle s'est lancée dans le soutien financier, via Baker et McKenzie, à la construction d'une usine géante de bioéthanol à Hereford, au Texas. Coût du projet : 250 millions de dollars. Ces gens sont fiers, on le comprend. Voici ce qu'ils écrivent d'eux-mêmes : « We have worked on market-defining transactions throughout the United States and in Asia, South America and Europe. Our extensive experience working on biofuels transactions means that every project receives the benefit of lawyers who know the industry, the players and how to get deals done 1. » Comme il est dit, l'activité de l'ancien cabinet de Christine Lagarde est mondiale, et, grâce à ses avocats qui connaissent si bien l'industrie et les players, les affaires marchent. Preuve entre cent autres : du 12 au 14 mars 2007 se tenait à l'hôtel Hilton de Carthagène (Colombie) un grand colloque sur les biocarburants. Carthagène ! L'histoire sait se montrer facétieuse. C'est dans cette ville côtière, en effet, que fut rassemblé pendant quatre siècles l'or du pillage des empires aztèque et maya avant d'être envoyé en Espagne. Et la ville fut longtemps un centre mondial de la vente d'esclaves. Carthagène, donc. En ces jours de mars 2007, dans les locaux climatisés du palace, on discute avec passion des moyens d'étendre la production d'éthanol, du Brésil aux États Unis, en passant par la Colombie et l'Argentine. Parmi les intervenants, Andres Williamson, de Baker et McKenzie. À chaque interruption de séance, les rafraîchissements sont offerts par Baker et McKenzie. Si. Et les sponsors de l'opération s'appellent Petrobras, Biofuels Marketplace, Chemicworld, Industrial Biotechnology, Business News America, Syngenta Sans oublier, vous l'auriez deviné seuls, Baker et McKenzie.

On ne s'étonnera guère, dans ces conditions, que Mme Lagarde soutienne de bon coeur les biocarburants. On trouve ainsi, parmi d'autres envolées, une singulière déclaration tenue devant le Sénat en novembre 2005. Christine Lagarde est alors ministre du Commerce extérieur, et au moment de préciser quelles sont, selon elle, les priorités industrielles de la France, elle commence comme suit : « Nous devons maîtriser l'offre et la demande d'énergie qui sont déjà, et seront plus encore à l'avenir, un enjeu de compétitivité. C'est la raison pour laquelle nous accélérons le développement des biocarburants 1 […]. » Même le nouveau réacteur nucléaire EPR, que Mme Lagarde soutient vivement, n'est cité qu'en deuxième position. On voit.

Devenue ministre de l'Agriculture au printemps 2007, elle persiste et signe. Le 30 mai, dans une communication au Conseil des ministres, elle déclare que l'agriculture « assure à notre pays son indépendance alimentaire et contribuera, à terme, à notre indépendance énergétique grâce au développement et à la diffusion des biocarburants 2 ». Je ne doute pas, pour ma part, qu'elle poursuivra à l'Économie les mêmes efforts en faveur de ses protégés, les biocarburants. J'ajouterai un détail fort éclairant. Christine Lagarde a été membre, tandis qu'elle travaillait si dur aux États-Unis, d'un think tank très marqué à droite, le Center for Strategic and International Studies (CSIS). Elle n'est pas la seule, notez bien : Kissinger, l'ami du Chili démocratique, Zbigniew Brzezinski, James R. Schlesinger, Arnaud de Borchgrave, le bon camarade du révérend Moon, en sont eux aussi. Bush Junior y a trouvé, pour notre grand bonheur, un certain Dick Cheney, devenu par la suite vice président des États-Unis. Après avoir été patron de la société Halliburton, pour laquelle la destruction sur pied de l'Irak a été un conte de fées. Et le méconnu Harlan Ullman en est un membre émérite. Cet ancien marin est, on le sait peu en France, l'inventeur d'une bonne part de la stratégie de Bush en Irak. C'est lui, par exemple, qui a forgé l'expression « Shock and Awe », socle de l'invasion. Mal traduite par « choc et effroi », elle signifie en réalité choquer par la terreur, une terreur mêlée d'admiration. Bref. Le CSIS est un haut lieu de la pensée néocon – néoconservatrice –, qui a déferlé outre-Atlantique après 2001. On y discute stratégies industrielles, guerre des civilisations, crise du pétrole, vente de matériel high-tech, y compris militaire, et bien entendu biocarburants. Outre quelques célébrités, le CSIS abrite quantité de capitalistes de très haut rang et d'agents des services de renseignement. Ce dernier point ne saurait étonner, car le CSIS a été créé en 1962 par un croisé de l'Occident, grand personnage de la CIA, présent sur tous les fronts de la guerre froide : Ray Steiner Cline. Un autre livre serait nécessaire pour raconter ses admirables aventures. Mme Lagarde, en tout cas, n'a pas oublié ce qu'elle doit au CSIS. Le 7 avril 2006, ministre de la République, elle offrait à ce dernier, à Washington, un magnifique discours en anglais intitulé : « France, a paradise for foreign investors ? » Je m'interroge sur la raison de ce point d'interrogation. Car, d'évidence, pour Mme Lagarde, la France est bien un paradis pour les investissements transnationaux. J'isole de son propos cette phrase, qui vient après l'exaltation de la politique française : « With a 3-year budget of 1.5 billion in the form of tax breaks and reduced social security charges, this program embraces all areas of innovation from on-board electronics to biofuel, from nanotechnologies to gene therapy and from digital technologies to agricultural innovation. » La France consacrerait donc 1,5 milliard d'euros en trois ans à l'innovation. Et vous noterez que les biocarburants – biofuel – sont au centre du dispositif.

Mais assez causé, car Mme Lagarde nous attend pour un coup de grâce. Coeurs sensibles, arrêtez là votre lecture, je vous le conseille. Le 10 juillet 2007, notre ministre de l'Économie a commis un extraordinaire discours, un de plus, un de trop, devant l'Assemblée nationale de la République française. Il s'agit ce jour-là de galvaniser les députés, de les convaincre que tout sera fait pour relancer la croissance et créer de nouveaux emplois. Ce qui n'est pas simple, on en conviendra. Aussi bien, Mme Lagarde se lance dans une prodigieuse exhortation, dont j'extrais de nouveau une phrase, celle-ci : « Que de détours pour dire une chose au fond si simple : il faut que le travail paye. Mais c'est une vieille habitude nationale : la France est un pays qui pense. Il n'y a guère une idéologie dont nous n'avons fait la théorie. Nous possédons dans nos bibliothèques de quoi discuter pour les siècles à venir. C'est pourquoi j'aimerais vous dire : assez pensé maintenant. Retroussons nos manches. »

Je vous jure que l'italique dans le texte n'est pas de moi, mais d'elle. La France est un pays qui pense, ce qui est mal. Car il ne faut pas penser, il ne faut plus penser. À l'égal des soudards de tous les temps, à l'instar de Napoléon, grand homme s'il en est, « on s'engage et puis on voit ». Telle est la philosophie de combat qui commande désormais, de nouveau, la politique de notre pays. Mais il y a encore pire à mes yeux. Car cette invraisemblable détestation de l'intelligence – et donc de la complexité – me rappelle un épisode resté fameux pour quelques-uns d'entre nous. Le 12 octobre 1936, une cérémonie a lieu dans un amphithéâtre de l'université de Salamanque, dans la zone contrôlée par les putschistes et fascistes du général Franco. La guerre civile espagnole a trois mois, et l'on fête en ce jour sinistre la pureté de la « race ». Miguel de Unamuno, philosophe chrétien et recteur de l'université, est présent, par obligation. La salle est pleine de soldats de la Légion, les célèbres tercios, et de phalangistes, extrémistes parmi les extrémistes. Ces satrapes sont commandés par un général franquiste mutilé, Millán Astray. Des cris épouvantables se font entendre, dont le si célèbre : ¡Viva la muerte! Alors Unamuno parle, au milieu des mitraillettes : « Je viens d'entendre le cri nécrophile “Vive la mort !”, qui sonne à mes oreilles comme “À mort la vie !”. Et moi qui ai passé ma vie à forger des paradoxes qui mécontentaient tous ceux qui ne les comprenaient pas, je dois vous dire avec toute l'autorité dont je jouis en la matière que je trouve répugnant ce paradoxe ridicule. […] Une chose encore. Le général Millán Astray est un invalide. Inutile de baisser la voix pour le dire. Un invalide de guerre. Cervantès l'était aussi. Mais les extrêmes ne sauraient constituer la norme. Il y a aujourd'hui de plus en plus d'infirmes, hélas, et il y en aura de plus en plus si Dieu ne nous vient en aide. Je souffre à l'idée que le général Millán Astray puisse dicter les normes d'une psychologie des masses. Un invalide sans la grandeur spirituelle de Cervantès, qui était un homme, non, un surhomme, viril et complet malgré ses mutilations, un invalide, dis-je, sans sa supériorité d'esprit éprouve du soulagement en voyant augmenter autour de lui le nombre des mutilés. » On entend alors un nouveau cri, repris en choeur. Certains pensent qu'Astray lui-même en a donné le signal : ¡Abajo la inteligencia! À bas l'intelligence ! Unamuno y répond aussitôt : « Cette université est le temple de l'intelligence et je suis son grand prêtre. Vous profanez son enceinte sacrée. […] Vous vaincrez, mais vous ne convaincrez pas. Vous vaincrez parce que vous possédez une surabondance de force brutale, vous ne convaincrez pas, parce que convaincre signifie persuader. Et pour persuader, il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat. Il me semble inutile de vous exhorter à penser à l'Espagne. J'ai dit. »

Ce texte est sublime, mais je dois pourtant ajouter un commentaire. Je ne crois pas une seconde que Mme Lagarde soit si peu que ce soit une fasciste. Je suis tout à fait certain qu'elle défend avec sincérité le monde libéral, moderne et démocratique dans lequel nous vivons. Et je ne la soupçonne nullement, en conséquence, de vouloir s'en prendre aux élections. D'ailleurs, ce serait mauvais pour les affaires. Pourtant ! Pourtant, cette invite obscène à cesser de penser fait horreur. Tout comme m'horrifie cette prétention à faire de la France un pays neuf. À partir d'un diplôme de droit social, d'une bonne connaissance de l'anglais et de la fréquentation assidue des voyages transatlantiques en première classe. Mme Lagarde ne connaît du monde que ce que ses origines sociales lui ont permis d'en voir : des salons VIP, des hôtels de luxe, des repas excellents, des hommes élégants, des femmes parfumées, des comptes en banque fabuleux. Et elle déteste l'intelligence.

Où veux-je en venir ? À un constat qui ne m'amuse guère. La barbarie est de tout temps et ne dédaigne aucun visage, si aimable soit-il. Mme Lagarde incarne une nouvelle politique, assurément. Celle de M. Bush inventant des armes de destruction massive pour entraîner le monde dans la défense des intérêts américains. Celle de M. Berlusconi, ancien membre de la loge P 2, qui refuse même d'expliquer d'où il a tiré son étonnante fortune. Celle de M. Sarkozy, qui s'appuie sans trop s'en vanter sur ces grands républicains que sont Patrick Balkany ou Alain Carignon. Qui transforme en opération humanitaire la vente d'armes et de nucléaire au dictateur professionnel Kadhafi. J'ai été sidéré autant qu'épouvanté par le discours de Nicolas Sarkozy, le 26 juillet 2007, devant l'université de Dakar. Il devrait être cité intégralement, mais à quoi bon ?

Voici l'extrait qui me heurte le plus :

« Le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires vit avec les saisons, dont l'idéal de vie est d'être en harmonie avec la nature, ne connaît que l'éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. "Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n'y a de place ni pour l'aventure humaine, ni pour l'idée de progrès. « Dans cet univers où la nature commande tout, l'homme échappe à l'angoisse de l'histoire qui tenaille l'homme moderne, mais l'homme reste immobile au milieu d'un ordre immuable où tout semble être écrit d'avance. « Jamais l'homme ne s'élance vers l'avenir. Jamais il ne lui vient à l'idée de sortir de la répétition pour s'inventer un destin ».

Oh, rassurez-vous, je ne vais pas me faire l'exégète d'un tel discours. Ce texte est insupportable dans sa totalité. Je me contenterai d'un mot : dans l'esprit d'un Sarkozy, le progrès technique est synonyme de bonheur. Et nul doute que les biocarburants chers au coeur de Mme Lagarde sont appelés à jouer un grand rôle dans l'aide « désintéressée » à l'Afrique, perdue dans ses éternelles répétitions, inapte à l'« aventure humaine ». Tiens, la bile me monte aux lèvres. Au fait, Mme Lagarde est-elle une barbare moderne ? Chacun trouvera la réponse qui lui convient. On connaît la mienne. Derrière les falbalas, elle représente de toute manière le véritable pouvoir. Rien n'y fera. Ni les sourires de Jean Louis Borloo, improbable ministre de l'Écologie. Ni les discours de Nathalie Kosciusko- Morizet, secrétaire d'État. Les biocarburants sont l'avenir du monde. Le leur. Pas le mien.

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Mercredi 26 Septembre 2007

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