Quand le premier ministre israélien Ehud Olmert a déclaré la semaine dernière lors de la conférence d'Herzliya qu'Israël ne pouvait pas risquer une autre
« menace existentielle » telle que l'Holocauste, il répétait ce qui est devenu le thème dominant dans la campagne d'Israël contre l'Iran – qu'il ne peut pas tolérer un Iran avec une technologie qui pourrait être utilisée pour fabriquer des armes nucléaires, parce que l'Iran est fanatiquement engagé à la destruction physique d'Israël.
L'estimation interne faite par l'appareil national de sécurité israélien sur la menace iranienne, est cependant plus réaliste que ne l'indique la rhétorique publique du gouvernement.
Depuis que le président Mahmoud Ahmadinejad est arrivé au pouvoir en août 2005, Israël a effectivement exploité son image comme quelqu'un de particulièrement fanatique visant la destruction d'Israël, pour développer le thème de la menace par l'Iran d'un
« deuxième Holocauste » utilisant des armes nucléaires.
Mais de telles déclarations alarmistes ne reflètent pas précisément la pensée stratégique des responsables de la sécurité nationale israélienne. En fait, les israéliens ont commencé dés le début des années 90 à utiliser l'argument que l'Iran est irrationnel en ce qui concerne Israël et ne pouvait être dissuadé de lancer une attaque nucléaire s'il réussissait un jour à avoir des armes nucléaires, selon un compte rendu fait par un analyste indépendant Trita Parsi sur les relations stratégiques Irano israéliennes qui sera publié en mars. Pendant ce temps, le point de vue interne israélien sur l'Iran, a dit Parsi à IPS lors d'une interview « est complètement différent. »
Parsi, qui a interviewé des responsables israéliens de la sécurité nationale pour son livre dit :
« les israéliens savent que l'Iran est un régime rationnel, et ils ont agi sur cette présomption. » Sa principale preuve d'une telle estimation israélienne, c'est que les israéliens ont acquis des sous marins Dolphin de l'Allemagne en 1999 et 2004, dont il a été dit qu'ils pouvaient être équipés de missiles de croisière à têtes nucléaires.
C'est généralement admis que le seul but de ces sous marins équipés de tels missiles de croisière c'est de dissuader un ennemi de lancer une attaque surprise, en possédant une deuxième capacité fiable de frappe.
Malgré le fait qu'on sait depuis longtemps qu'Israël a au moins 100 têtes nucléaires, les responsables israéliens refusent de discuter leur propre capacité nucléaire et comment elle est liée au fait de dissuader l'Iran.
Le lieutenant colonel à la retraite de l'armée de l'air US Rick Francona, un ancien fonctionnaire du Pentagon qui s'est rendu en visite en Israël en novembre dernier, se rappelle que les responsables israéliens ont dit uniformément à son groupe composé de 8 analystes de l'armée US qu'ils croyaient que l'Iran
« avait tout à fait la volonté de lancer une première attaque contre Israël » s'il obtenait des armes nucléaires.
Mais, quand on leur a posé des questions sur leurs propres capacités nucléaires en général, et plus particulièrement de celles de leur flotte de sous marins potentiellement armés de têtes nucléaires, les israéliens n'ont pas voulu faire de commentaire dit Francona.
En fait, des spécialistes israéliens en stratégie discutent entre eux de comment dissuader l'Iran. Un article paru dans le journal en ligne d'une boîte à penser faucon The Ariel Center for Policy Research (le Centre Ariel pour une Politique de Recherche) a révélé en août 2004 que « l'une des options qui a été considérée si l'Iran déclarait publiquement lui-même avoir des armes nucléaires, c'est pour Israël de mettre un terme à ce qui est appelé une politique d'
»ambiguïté nucléaire » ou
« d'opacité ».
L'auteur, Shalom Friedman, a dit qu'aux vues de l'accumulation par Israël de « plus de 100 têtes nucléaires » et d'une gamme de systèmes de lancement pour celles-ci, même si l'Iran réussissait à acquérir des armes nucléaires d'ici quelques années, la
« disproportion énorme entre la force d'Israël et la force nucléaire d'un Iran émergeant, devrait servir de dissuasion.»
Même après l'élection d'Ahmadinejad mi 2005, un expert israélien universitaire et militaire réputé a insisté sur le fait qu'Israël peut encore dissuader un Iran nucléaire. Dans deux essais publiés en septembre et en octobre 2005, le DC Ephraim Kam à la tête du Centre Jaffee pour les Etudes Stratégiques à l'Université de Tel Aviv, et un ancien analyste pour l'armée israélienne, a écrit que l'Iran devait prendre en considération que toute attaque nucléaire sur Israël aurait pour conséquence des représailles US très sérieuses.
Ainsi donc, même s'il considérait qu'un Iran nucléaire serait probablement plus agressif, Kam concluait qu'
« il est peu probable en fait que l'Iran lance une bombe nucléaire contre Israël- ou tout autre pays – malgré son rejet basique de l'existence d'Israël. »
Kam faisait aussi remarquer que l'élection d'un radical tel Ahmadinejad n'avait pas changé fondamentalement la politique iranienne à l'égard d'Israël, parce que le gouvernement plus modéré du président Mohammad Khatami avait déjà comme position que la solution au problème palestinien devrait être la création d'un état palestinien à la place de l'état sioniste israélien. De plus, il a écrit qu'en premier lieu le motif de base pour aspirer à avoir des armes nucléaires n'avait pas été pour détruire Israël mais pour dissuader l'Irak de Saddam Hussein et plus tard pour dissuader les US et Israël.
Malgré l'existence d'une évaluation plus réaliste de l'équilibre actuel des forces et leurs implications sur le comportement iranien, les responsables israéliens ne voient pas que ce serait dans leur intérêt de faire ne serait ce qu'allusion à une possibilité de dissuader un Iran nucléaire.
« Ils n'en parlent pas » a dit Meir Javesanfar, un analyste né en Iran basé à Tel Aviv à IPS,
« parce qu'ils ne veulent pas admettre la possibilité d'une défaite sur le programme nucléaire iranien. Ils veulent le stopper. »
Occasionnellement, les responsables israéliens laissent échapper des indications que leurs craintes vis-à-vis de l'Iran sont moins extrêmes que ne l'indique la rhétorique du
« deuxième Holocauste ». En novembre dernier, le secrétaire d'état à la défense Ephraim Sneh a expliqué candidement dans un interview au Jérusalem Post que la peur n'était pas que de telles armes soient lancées sur Israël mais que l'existence d'une capacité nucléaire interférerait avec le recrutement de nouveaux immigrants et provoquerait l'émigration d'encore plus d'israéliens vers d'autres pays.
Sneh a déclaré qu'Ahmadinejad pourrait
« tuer le rêve sioniste sans presser sur le bouton, c'est pourquoi nous devons empêcher par tous les moyens ce régime d'obtenir une capacité nucléaire ».
La menace fréquente israélienne d'attaquer les installations nucléaires de l'Iran est aussi en conflit avec son estimation interne sur la faisabilité et l'avantage d'une telle attaque. On comprend très bien en Israël que la situation iranienne ne ressemble pas à celle du réacteur nucléaire irakien d'Osirak, que des avions israéliens ont bombardé en 1981. Contrairement au programme irakien qui s'était concentré sur une seule installation, le programme nucléaire iranien est dispersé, les deux principaux centres, Natanz et Arak, sont à des centaines de kilomètres l'un de l'autre, ce qui rend très difficile une frappe simultanée.
Mi 2005, Yossi Melman, qui couvre les problèmes de renseignements pour le quotidien Haaretz écrivait :
« selon des experts militaires en Israël et ailleurs, l'armée de l'air israélienne n'a pas la force nécessaire pour détruire les sites en Iran au cours d'une frappe préventive… » Il ajoutait que la conscience de cette réalité s'est propagé de l'institution militaire au politique.
Javedanfar, co auteur avec Melman d'un livre à venir sur le programme nucléaire iranien est d'accord :
« il n'y a aucune façon pour les israéliens de le faire par leur propres moyens. » dit –il.
C'est aussi la conclusion tirée par Francona et d'autres experts de l'armée de l'air. Francona se rappelle que lui et deux généraux de l'armée de l'air à la retraite lors de leur voyage en Israël ont dit aux généraux de l'armée de l'air israélienne qu'ils croyaient qu'Israël n'avait pas la capacité de détruire les cibles nucléaires iraniennes, principalement parce que cela nécessiterait un réapprovisionnement en kérosène dans l'espace aérien de l'ennemi.
« Les officiers israéliens ont reconnu qu'ils ont un déficit sur ce point » dit Francona.
Finalement, les israéliens savent qu'ils sont dépendants des US pour mener une attaque contre l'Iran. Et les US sont la cible d'un portrait de l'Iran apocalyptique dressé par Israël et divergeant de l'évaluation interne israélienne.
Gareth Porter 31/01/07
Source et copyright IPS (Inter Press Service)
Traduction bénévole Mireille Delamarre pour www.planetenonviolence.org
Article en anglais :http://www.antiwar.com/orig/porter.php?articleid=10435
Gareth Porter est historien. Son dernier livre « Perils of Dominance: Imbalance of Power and the Road to War in Vietnam (University of California Press).
Titre et chapeau de l'article Mireille Delamarre.
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