Je ne m’ennuie pas facilement. J’ai mon propre univers à l’intérieur de ma tête et il me tient compagnie.
Je trouve 1000 choses auxquelles penser, ou, parfois, je reste juste assise pendant des heures et je ne fais rien et je considère cela comme étant le summum de toute activité… Que j’ai nommé, avec beaucoup de fierté, l’art d’être.
Mais, aujourd’hui, pour je ne sais quelle raison, je m’ennuie, je ressens une sorte de blablabla, un sentiment d’engourdissement… Etat auquel je ne suis pas habituée.
Comme je suis curieuse de nature, j’aime aller jusqu’au fond des choses. C’est donc exactement ce que j’ai fait.
J’ai pris mon ennui, je l’ai placé devant moi, juste là , sur ma table d’écriture. Et nous avons eu cette longue conversation dont je vais vous en confier quelques bribes et morceaux.
- Hello est que tu as un nom ? Je suis Layla
-
Ouai j’ai un nom – Mélancolie.
-Enchanté de te rencontrer Mélancolie, alors comment ça va ?
-
Rien n’a de sens – Cela n’a plus de sens.
- Précisément, qu’est qui n’a pas de sens ?
-
Tout est absurde. Je n’y comprends rien. Je n’arrive plus à saisir ce qui se passe.
- Saisir quoi ?
-
Ne joue pas à la plus maligne avec moi. Tu sais exactement à quoi je fais allusion.
-Et bien, non, tu m’en parles.
-
Tout. La vie, les gens, la politique, l’univers, Dieu… Cela n’a plus aucun sens.
- En comparaison de quoi ?
-
En comparaison de ce que je croyais avant.
- Avant quoi ?
-
Avant l’occupation.
- Et qu’est ce qui est arrivé depuis ?
-
J’ai perdu tous mes points de référence, tous mes points d’encrage. J’erre, et je suis fatiguée d’errer.
- Errer où ?
-
Ne sois pas stupide Layla. Tu le sais diablement bien. Errer dans le néant… errer dans une pensée creuse pensant que cela va se terminer, errer dans la croyance que la vie sera de nouveau « normale ».
-
Sentant cet ennui éclore, je l’ai laissé parler…
- Dis m’en plus s’il te plaît.
-
Je suis fatiguée de penser à la souffrance, la peine, la misère. Je suis fatiguée de voir la pauvreté, la maladie, la violence, la folie, la brutalité. J’en ai marre de vivre en lisière de la vie quand d’autres la vivent pleinement…J’en ai marre d’être marginalisée dans quelque coin du globe, tandis que d’autres vivent leur vie normalement…J’en ai marre d’attendre des jours meilleurs. J’en ai marre d’être témoin de l’effusion de sang, de corps déchiquetés, de cadavres jetés dans des décharges…Cela me rend malade de voir des enfants mendier. Cela me rend malade d’entendre des histoires de femmes violées. Mes oreilles ne peuvent plus supporter le bruit des explosions. Mes yeux ne peuvent plus voir des soldats, des hommes armés et des fusils. Je suis fatiguée de m’inquiéter de l’Uranium Appauvri qui s’infiltre dans mon corps. J’en ai marre des gens me disant à quel point leur vie est horrible. Je suis saturée d’histoires de chômeurs, de malades, de blessés, d’abandonnés, de négligés, de torturés, d’exilés, de morts…
- Quoi d’autre ?
-
Je me languis de vivre comme les autres, je veux que ma famille, ceux que j’aime, mes amis, aient de nouveau une vie. Je veux pouvoir aller danser, dîner dans un restaurant, trouver un boulot, aller dans les magasins, marcher dans les rues, ne pas m’inquiéter à cause du manque d’eau, d’électricité, ou d’une bombe me déchiquetant ou déchiquetant d’autres personnes. Je veux pouvoir emmener ma mère pour une balade en voiture, je veux aller au concert, je veux regarder un film, je veux visiter des proches, je veux aller à des mariages, ou à l’église ou à la mosquée…Je veux féliciter quelqu’un pour la naissance de leur enfant. Sais tu que les gens ont arrêté de se marier et de se reproduire par peur ? Tu sais ce que cela veut dire, n’est ce pas ? Cela veut dire qu’ils ont arrêté de faire l’amour par peur de la mort.
- Ouai j’ai entendu cela aussi. Souviens toi du petit Hassan et de la tête que j’ai faite quand j’ai appris que Mayssaloon était enceinte ?
-
Oui, je me souviens… Nous pensons comme des zombies, comme des nazis, comme certains puritains qui interdisent la vie. Ils me rendent malade Layla. Ils me rendent vraiment malade.
- Qui c’est ils ?
-
Tous, spécialement ces occidentaux.
- Qu’est ce qui te fait dire cela ?
-
Ils écrivent et écrivent mais en fait ils n’en ont rien à foutre. J’ai essayé de parler à quelques uns, ils changent de sujet… Ils ne sont pas intéressés. Ou, quand ils expriment un intérêt, ils sont condescendants, prennent un air supérieur, me regardent de haut comme si j’étais une sorte de paria qu’ils doivent sauver. C’est eux la cause et ils veulent me sauver. Qu’ils se sauvent d’abord eux-mêmes.
Même de nos misères ils veulent en faire des trophées pour eux-mêmes. Ils sont en compétition pour savoir qui crie le plus fort, mais ils n’en ont vraiment rien à foutre de nous. Je donnerai un exemple. J’ai vu cet article il y a quelques semaines, le titre c’était « les irakiens sont aussi des personnes». Je ne veux même pas me souvenir du nom de l’auteur. Peux tu imaginer quel genre de personne peut écrire cela. Quel type de vision cette personne a pour avoir besoin de pousser le bouchon aussi loin et établir que nous sommes aussi des personnes.
Inutile de dire que je n’ai même pas pris la peine de lire l’article. Avec un titre comme celui-là , qu’est ce qui peut en sortir d’autre si ce n’est encore plus de conneries du même genre…Tu sais ce qui m’embête le plus ?
- Quoi ?
-
Ils sont soit de colonisateurs soit des missionnaires. Ils sont là soit pour voler, violer, infliger de la souffrance, détruire et tuer ou ils jouent les saints et veulent nous sauver des mains de leurs frères.
Mais bien sûr, ils ne regardent jamais leurs frères pour voir qu’ils sont fait du même sang et de la même chair.
Et quand je dis missionnaires, je ne veux pas dire des prêtres et tous ces non sens… Nous en avons aussi. Ils viennent et volent et massacrent et nous prêchent la délivrance et aimer son prochain… Comme je les hais tous.
Ils viennent et nous disent ce qui est bon pour nous et ce qui est mauvais pour nous… Ils croient qu’ils savent mieux que nous ce qu’étaient nos vies et s’assoient et pontifient comment nous devrions être et ce qui est le mieux pour nous… Quand ils savent, qu’ils aillent se faire foutre… Comment peuvent –ils ? Ils n’ont même pas fait un mètre dans nos chaussures.
As-tu noté comme ils sont tous si importants ? Chacun d’eux, de gauche et de droite. Ils utilisent notre cause pour faire leur promotion n’est ce pas ?
- Je faisais oui de la tête…
-
Ils nous ont marginalisés en dehors de ce monde, nous ont réduit à n’être que des survivants s’appuyant sur leurs instincts comme des primates en cage et ils viennent et attendent de nous d’être « civiques »… Avalant notre souffrance et faisant bonne figure. Est-ce que tu as remarqué cela aussi ?
- Oui je l’ai remarqué.
-
Et tu sais quoi d’autre ? Ils nous mettent dans un coin et nous dépouillent de tout choix et pointent sur nous leur doigt et disent : « voyez le sauvage, voyez le terroriste »…
Puis ils écrivent de leur typique façon sur la « psychologie » du kamikaze, refusant délibérément de regarder comment ils l’ont transformé en cela…Ils ont probablement tué toute sa famille, l’ont torturé, humilié et l’ont conduit à se faire exploser…
Puis ils s’assoient et se demandent pourquoi il n’y a pas de paix et théorisent. Si nous en sommes capables ou non…Layla ce sont des criminels de la pire espèce.
Te souviens tu quand nous avions l’habitude de voyager ? Souviens toi que nous avions remarqué comment ils protègent leur propre vie. Comment leurs loisirs, leur repos et leur divertissement ont une telle importance. Comment leurs affaires de baise étaient le point central de toutes leurs conversations. Comment ils râlaient et se plaignaient des queues et d’attendre les bus. Comment ils s’attendaient à ce que chacun de leur besoin soit satisfait. Comment ils s’inquiétaient que leur chien ne s’enrhume s’ils lui faisaient faire une promenade sous la pluie. Souviens toi certains achetaient même de la nourriture bio pour lui…
- Oui Mélancolie je me souviens.
-
Te souviens tu comment leur santé et leur bien être sont importants pour eux ? Ils s’inquiètent de la fumée, de leur poids, de leur taux de cholestérol, des radiations des poteaux électriques…
Mais ils viennent et nous polluent avec tous leurs détritus. Leur nourriture industrielle, leur radioactivité, leurs médicaments périmés interdits, leur nourriture en conserve, leurs bombes… Ils nous balancent dessus tous les trucs qu’ils ne veulent pas toucher… Nos vies valent si peu à leurs yeux. Notre sang n’a aucune valeur, il peut être répandu si facilement… Le fossé est si vaste Layla, il s’élargit de plus en plus…
- Oui j’en ai conscience.
-
Tu sais quoi d’autre, même ceux qu’on appelle les « sympathisants » ils sont une autre forme de colonisateurs à l’esprit orientaliste. Ils veulent voler le langage, la beauté, l’histoire, l’art, la culture et se les approprier au nom de l’amour de l’Orient. Il n’y pas grand-chose d’altruiste concernant leurs motivations.
-Ils ne sont sûrement pas tous comme cela ?
-
Bon vraiment, Layla, je ne suis pas à l’intérieur de chaque cœur de femme ou d’homme. Je parle d’un courant, d’une tendance générale.
Vois, même parmi ceux qui se convertissent à l’Islam, tu en as rencontrés quelques uns d’entre eux. Souviens toi ils ont adopté la même attitude que le colonisateur. Nous enseigner la bonne manière alors qu’ils viennent juste de rejoindre la religion depuis seulement quelques semaines… C’est la mentalité Layla… C’est profond, c’est une pathologie.
- Alors Mélancolie qu’est que tu suggères de faire ?
-
Il n’y a pas grand-chose que l’on puisse faire… Vois pourquoi je suis là maintenant ?
- Oui je le vois clairement.
-
Et les autres, les arabes, ils disent « c’est ta destinée accepte là »…C’est ainsi que le veut Allah «. Comment peuvent-ils dire de telles bêtises alors que c’est parce qu’ils se vendent politiquement et à cause de leur léthargie qui veut que ce soit de cette façon.
Dans leurs esprits limités, Allah est un chef de tribu… Alors qu’Allah prône même de tuer un animal de façon charitable…
Layla, cela me met très en colère, je ne peux pas continuer… J’ai besoin d’arrêter et faire en sorte que tout cela disparaisse.
- Mélancolie moi aussi.
-
Donc qu’est que tu en dis, devrais je rentrer de nouveau à l’intérieur et me sentir de nouveau engourdie ?
-Bonne idée, faisons le …
Donc Mélancolie s’est réincorporée dans mon esprit…L’engourdissement était un délice après cette conversation.
J’ai fumé la dernière cigarette de la journée, inspiré, expiré, je l’ai écrasée et j’ai emmenée Mélancolie avec moi au lit. Nous avions toutes les deux besoin de nous reposer et affronter une autre journée Point Zéro demain, peut être, Inshallah, si Dieu le veut.
PS : pour l’article sur les irakiens trop effrayés pour se marier et avoir des enfants… lisez ici : http/ ::www.guardian.co.uk/Iraq/Story/0,,2025756,00.html
Layla Anwar 4 mars 2007.
Layla Anwar, femme écrivain poétesse irakienne écrit une chronique intitulée Point Zero publiée sur www.uruknet.info?p=31106
Traduction bénévole Mireille Delamarre pour www.planetenonviolence.org
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