SP : Alors pourquoi devrait-on en fait parler de pandémie ?
TJ : C'est une question que vous devriez poser à l'OMS !
SP : A votre avis, que pensez qu'il faille pour qu'un virus comme celui de la grippe porcine devienne une menace mondiale ?
TJ : Malheureusement on peut seulement dire qu'on ne sait pas. Je suspecte que l'ensemble de ce problème soit plus complexe que nous ne sommes capables de l'imaginer actuellement. Etant donné tous les virus qui produisent des symptômes de type grippal, peut être que le postulat de Robert Koch qu'un pathogène particulier produit une maladie particulière ne va pas assez loin.Pourquoi, par exemple, nous n'attrapons pas la grippe en été ? Pourtant, l'élément pathogène est là toute l'année ! Déjà au XIXème siècle, le chimiste allemand et hygiéniste, Max von Pettenkofer, avait développé une théorie sur comment le contact de l'élément pathogène avec l'environnement peut altérer la maladie. Je pense que des recherches dans cette direction valent la peine d'être entreprises. Peut être que cela nous permettrait de mieux comprendre la pandémie de 1918/19 ou d'être capable d'estimer les dangers de la grippe porcine.
SP : Les humains ont de meilleures défenses aujourd'hui qu'en 1918 et probablement que dans peu de temps nous aurons un vaccin contre la grippe porcine. La semaine dernière, le gouvernement fédéral allemand a annoncé qu'il voulait acheter suffisamment de vaccins pour couvrir les besoins de 30% de la population. Dans quelle proportion cela va-t-il nous protéger de la maladie ?
TJ : Quand il s'agit de vaccination contre une pandémie, comme on dit en anglais la preuve est dans le pudding. La preuve c'est en l'utilisant. Nous verrons. Cela génère une réponse d'anticorps,mais est ce que cela protégera vraiment de la maladie ?
SP : Etes vous pessimiste à ce sujet ?
TJ : Non. Je dis simplement que je pense que nous sommes sur le point de trouver ( rire). Ayons cette conversation dans un an environ voulez vous ?
SP : Pendant un certain nombre d'années, dans le cadre de la collaboration Cochrane, vous avez systématiquement évalué toutes les études menées sur l'immunisation contre la grippe saisonnière. Est ce que cela fonctionne bien ?
TJ : Non cela ne fonctionne pas bien. Un vaccin contre la grippe ne marche pas contre la majorité des maladies de type grippal car il vise seulement à combattre les virus de la grippe. Le vaccin ne change rien en ce qui concerne l'élévation du taux de décès pendant les mois d'hiver. Et, même dans le meilleur des cas, l'efficacité du vaccin est d'une certaine manière limitée contre les virus de la grippe. Entre autres choses, il existe toujours le danger que le virus de la grippe qui circule ait changé au moment ou la production du vaccin sera achevée avec comme résultat, dans le pire des cas, que le vaccin sera totalement inefficace. Dans le meilleur des cas, les quelques études décentes qui existent montrent que le vaccin fonctionnent principalement avec des jeunes adultes sains. Avec les enfants et les personnes âgées cela aide un peu , et encore.
SP : Mais ne sont ce pas là ces groupes pour laquelle l'immunisation contre la grippe est recommandée ?
TJ : Effectivement. C'est l'une des contradictions entre les découvertes scientifiques et la réalité, entre la preuve et la pratique.
SP : Donc, qu' y -a-t-il derrière cette contradiction ?
TJ : Bien sûr cela a à voir avec l'influence de l'industrie pharmaceutique. Mais cela a à voir également avec le fait que l'importance de la grippe est complètement surestimée. C'est liée aux financements pour la recherche, le pouvoir, l'influence et les réputations scientifiques !
SP : Donc actuellement est-ce raisonnable de continuer à vacciner contre la grippe saisonnière ?
TJ : Je ne vois aucune raison de le faire mais ce n'est pas moi qui prend les décisions.
SP : Et qu'en est-il du Tamiflu et du Relenza, deux des médicaments anti grippe qui sont envisagés contre la grippe porcine ? Dans quelle mesure fonctionnent-ils vraiment ?
TJ : Si pris au bon moment, en moyenne, le Tamiflu réduit la duré de la vraie grippe d'une journée. Une étude a aussi trouvé qu'il diminue le risque de pneumonie.
SP : Ces médicaments pourraient-ils réduire les taux de mortalité associés à la grippe ?
TJ : C'est possible, mais cela a encore besoin d'être scientifiquement prouvé.
SP : Et qu'en est-il des effets secondaires ?
TJ : Le Tamiflu peut causer des nausées. Et il y a des éléments qui indiquent qu'il peut y avoir des effets secondaires psychiatriques. Il y a des informations en provenance du Japon indiquant que des jeunes personnes qui ont pris du Tamiflu ont eu des réactions psychotiques sévères identiques à celles que l'on trouve dans la schizophrénie.
SP :: Donc, est-ce que c'est raisonnable finalement d'utiliser ces médicaments ?
TJ : Lorqu'on est en présence de maladies graves oui. Mais en aucune circonstance le Tamiflu devrait être distribué dans toutes les écoles, comme actuellement cela a été fait parfois. Etant donné cela, nous avons déjà des informations disant qu'il y a déjà des souches virales résistantes de la grippe porcine.
SP : En Allemagne, le gouvernement est supposé faire des stocks de médicaments contre la grippe pour 20% de la population. Pensez vous que c'est raisonnable ?
TJ : Bon, il existe au moins plusieurs manières beaucoup plus économiques d'accomplir beaucoup plus. Par exemple, on devrait enseigner aux enfants scolarisés à se laver les mains régulièrement- de préférence après chaque classe ! Et chaque aéroport devrait installer quelques centaines de lavabos. Quiconque atterit et ne se lave pas les mains devrait être arrêter par la police des frontières. On pourrait le détecter en mettant par exemple une substance colorante invisible neutre dans l'eau. Et porter des masques peut être raisonnable aussi.
SP Est-ce que cela a déjà été prouvé que ces mesures fonctionnent ?
TJ : Il existe plusieurs bonnes études sur le sujet qui ont été réalisées durant l'épidémie de SARS. Il y a ce que l'on nomme des études de cas portant sur l'examen d'individus qui ont été en contact avec le virus du SARS. Ils ont comparé les caractéristiques de ceux qui avaient été infectés par le virus par ce contact et ceux des personnes qui n'avaient pas été infectées. Les conclusions des études sont très significatives.
SP : Vous semblez plutôt impressionné.
TJ : Je le suis. Ce qui est formidable dans ces mesures c'est que non seulement elles ne sont pas onéreuses, mais aussi qu'elles peuvent aider pas seulement contre les virus de la grippe. Par cette méthode on peut combattre les 200 pathogènes qui provoquent les symptômes type grippal de même que les virus des gastroentérites, et des microbes complètement inconnus. Une étude réalisée au Pakistan a montré que le lavage des mains peut même sauver des vies d'enfants. Quelqu'un devrait obtenir un prix Nobel pour cela !
SP : Mr Jefferson nous vous remercions pour cette interview.
Interview réalisée par Johann Grolle et Veronica Hackenbroch pour Der Spiegel
Article publié le 21/07/09 sur le Der Spiegel
Article publié sur le site BMJ (helping doctors make better decisions) qui s'adresse aux médecins
Influenza vaccination: policy versus evidence, Tom Jefferson 's Article in english
NOTE
En France la ministre de la Santé, Roseline Bachelot, est pharmacienne de profession et utilise sa fonction pour satisfaire le puissant lobby de l'industrie pharmaceutique.