archives société 2004-2008
Finkielkraut et violences urbaines - Traduction integrale de l'interview du Haaretz
Suite à la demande de plusieurs lecteurs, nous publions la traduction intégrale de l’interview d’Alain Finkielkraut au quotidien israélien en ligne haaretzdaily. com afin que chacun puisse se faire une idée de QUI est réellement Finkielkraut. Ce qu’il n’ose pas écrire ou dire ici dans les medias français où pourtant il a ses entrées, il le confie à la presse israélienne. Les parties en italique sont celles qui n’avaient pas été traduites précédemment, notre article originellement n'avait repris que certains extraits de cet interview. Nous réaffirmons notre condamnation totale de ces propos racistes, et du texte dans son ensemble, qui, comme le disaient justement les deux journalistes du Haaretz, épousent entièrement les thèses du Front National. Pas étonnant que Mr Finkielkraut ait reçu le soutien inconditionnel de celui qui essaie sur la scène politique française, de détrôner Mr Le Pen : Mr Nicolas Sarkosy. Ce dernier a affirmé publiquement soutenir "les choses justes" dites par Mr Finkielkraut. Nous vous laissons le soin d’apprécier ces "choses justes".
Quelle sorte de français sont-ils ?
Paris – la première remarque que nous fait le philosophe français Alain Finkielkraut au cours de notre rencontre un soir au Rostand, un café chic parisien, à la décoration intérieure faite de peintures orientales, et avec une terrasse donnant sur les jardins du Luxembourg, c’est " j’ai entendu que même le Haaretz a publié un article soutenant les émeutes".
Cette remarque, dite sur un ton quelque peu véhément, résume assez bien les sentiments de Finkielkraut - l’un des plus importants philosophes de ces trente dernières années en France – depuis le commencement des émeutes dans les quartiers pauvres de la banlieue parisienne le 27 octobre, et qui se sont répandues à une vitesse surprenante à d’autres banlieues dans le pays. Il a suivi les évènements via les médias, s’est tenu au courant à travers les reportages et commentaires et s’est dit scandalisé par chaque article qui montrait une compréhension ou une identification avec "les rebelles" (et dans la presse française ils sont nombreux ces articles). Il a beaucoup à dire, mais il semble que la France n’est pas prête à écouter, que sa France a déjà démissionné face à un "faux discours" qui dissimule la vérité nue de sa situation. Ce qui nous dit au cours de la conversation il ne peut plus le dire en France. C’est impossible, même dangereux, de dire ces choses en France actuellement.
Effectivement, dans le débat intellectuel animé qui s’est tenu dans les pages des journaux français depuis le début des émeutes, un débat auquel ont participé les plus grands esprits français, Finkelkraut est une voix discordante, très discordante même. Principalement parce que ce qui est dit ne s’échappe pas de la bouche d’un membre du Front National de Jean Marie Le Pen, mais d’un philosophe considéré auparavant comme l’un des plus importants porte parole de la gauche française – l’un de ceux ayant appartenu à la génération des philosophes issus de la révolte étudiante de mai 1968.
Dans la presse française les émeutes des banlieues sont présentées comme émanant d’un problème principalement économique, comme une réaction violente à une situation économique cruelle et à la discrimination. En Israël par contre, il y a parfois un tendance à les percevoir comme une violence dont les origines sont religieuses ou pour le moins ethniques – c'est-à-dire de les voir comme faisant partie d’un combat islamique.
H : Où vous situez vous par rapport à ces positions ?
F : " En France, ils voudraient vraiment réduire ces émeutes à leur dimension sociale, les voir comme une révolte des jeunes des banlieues contre leur situation, contre la discrimination dont ils souffrent, contre le chômage. Le problème, c’est que la plupart des ces jeunes sont noirs ou arabes, avec une identité musulmane. Regardez, en France il y a aussi d’autres émigrés dont la situation est difficile – chinois, vietnamiens, portugais – et ils ne participent pas à ces émeutes. Par conséquent c’est clair que c’est une révolte à caractère ethno religieux.
Quelle est son origine ? Est-ce la réponse des arabes et des noirs au racisme dont ils sont victimes ? Je ne le crois pas, parce que cette violence a des antécédents très troublants, qui ne peuvent être réduits à une pure réaction au racisme français.
Prenons par exemple les incidents qui ont eu lieu au match de football France Algérie qui s’est tenu il y a quelques années. Le match a eu lieu à Paris au stade de France. Les gens disent que l’équipe nationale française de football est admirée par tous comme étant noir – blanc –beur (noir blanc arabe - une référence aux couleurs du drapeau tricolore français et un symbole du multiculturalisme de la société française – remarque écrite du journaliste DM). En fait, l’équipe nationale aujourd’hui est noir – noir – noir, ce qui provoque le ridicule à travers toute l’Europe. Si vous le faisiez remarquer en France, il vous jetterait en prison, mais c’est néanmoins intéressant de remarquer que l’équipe française nationale de football est composée presque exclusivement de joueurs noirs.
De toute façon, cette équipe est perçue comme un symbole d’une société ouverte, multiethnique et ainsi de suite. Au stade, la foule des jeunes de descendance algérienne, a hué l’équipe tout le long du match ! Ils ont aussi hué lorsque La Marseillaise, l’hymne national a été joué, et le match a été interrompu quand les jeunes se sont précipités sur la pelouse avec des drapeaux algériens.
Et il y a les paroles des chansons rap. Des paroles très troublantes. Un vrai appel à la révolte. Il y a un chanteur de rap, Dr.R., je crois, qui chante : "Je pisse sur la France, je pisse sur De Gaulle ...." Ce sont de véritables déclarations de haine envers la France. Toute cette haine et toute cette violence s’expriment maintenant dans ces émeutes. De les voir comme une réponse au racisme français, c’est être aveugle à une plus grande haine. La haine de l’Occident, qui est accusé de tous les crimes. La France y est exposée maintenant."
H : En d’autres termes, les émeutes en France, selon ce que vous dites, ne sont pas dirigées contre elle, mais contre tout l’Occident ?
F : "Non elles sont dirigées contre la France en tant qu’ancienne puissance coloniale, contre la France comme pays européen. Contre la France et sa tradition chrétienne, ou judéo chrétienne."
Pogrom anti républicain
Alain Finkielkraut, 56 ans, a parcouru un long chemin depuis les évènements de mai 68 jusqu' aux émeutes d’octobre 2005. Diplômé dans les années 70 de l’Ecole Normale Supérieure, l’un des fleurons de l’éducation française, il a été identifié comme appartenant à un groupe connu sous le nom des "nouveaux philosophes" (Bernard Henry Lévy, André Glucksman, Pascal Bruckner et d’autres) – des jeunes philosophes, beaucoup d’entre eux juifs, qui ont rompu avec l’idéologie marxiste de mai 1968 et avec le parti communiste, et ont dénoncé sont impact sur la culture française et sa société.
"Plus tard il devint aussi le symbole de "l’intellectuel engagé" comme l’avait été Jean Paul Sartre après guerre – Un philosophe qui s’implique dans la vie politique, écrit dans les journaux, donne des interviews et se consacre à des causes humanitaires comme mettre fin au nettoyage ethnique de Bosnie ou au massacre du Rwanda. Aujourd’hui, en lien avec ces émeutes, il souhaite faire face au danger que représente la haine grandissante pour l’Occident et sa pénétration dans le système éducatif français.
H : Pensez vous que la source de la haine pour l’Occident chez les français qui ont pris part aux émeutes se trouve dans la religion, l’Islam ?
F : "Il faut être clair la dessus. C’est une question très difficile et nous devons nous efforcer de maintenir le langage de la vérité. Nous avons tendance à craindre le langage de la vérité, pour des raisons "nobles". Nous préférons dire "les jeunes" au lieu de dire les "noirs" ou les "arabes". Mais, la vérité ne peut être sacrifiée quelque soit la noblesse de ces raisons. Et, bien sûr, nous devons aussi éviter les généralisations. Ceci ne concerne pas les noirs et les arabes dans leur ensemble, mais porte sur certains noirs et certains arabes. Et, bien sûr, la religion joue un rôle– non pas en tant que religion, mais si vous voulez, comme point d’ancrage d’une identité. La religion, comme il apparaît sur Internet, sur les télévisions arabes, sert de point d’ancrage de l’identité de certains de ces jeunes.
Contrairement à certains, je n’ai pas parlé "d’Intifada" des banlieues, et je ne pense pas que ce vocabulaire devrait être employé. Mais j’ai constaté qu’ils envoient aussi les plus jeunes en premières lignes du combat. Vous avez vu cela en Israël – ils envoient les plus jeunes combattre parce que c’est impossible de les emprisonner quand ils sont arrêtés. Mais bon, ici il n’y a pas d’attentats à la bombe, et nous en sommes à un stade différent. Je pense que nous sommes au stade du pogrom républicain. Il y a des gens en France qui haïssent la France en tant que république. »
H : Mais pourquoi, pour quelle raison ?
F : "Pourquoi certaines parties du monde arabo musulman ont-ils déclaré la guerre à l’Occident ? La république est la version française de l’Europe. Ils disent, eux et ceux qui les justifient, que cela découle de l’effondrement du colonialisme. Okay, mais on ne doit pas oublié que l’intégration des travailleurs arabes en France pendant la période de gouvernance coloniale était beaucoup plus facile. En d’autres termes, ceci est une haine à retardement. Une haine rétrospective.
Nous sommes témoin d’une radicalisation islamique qui doit être expliquée dans sa totalité afin d’en venir au cas français, à une culture qui, au lieu de s’occuper de ses problèmes, cherche un responsable à l’extérieur. C’est plus facile de trouver à l’extérieur un coupable. C’est tentant de se dire qu’en France on est négligé, et de dire cela n’a marché pour personne. Cela ne peut pas marcher."...
Etat d’esprit post colonialisme
Mais ce qui semble encore plus perturber Finkielkraut que cette "haine de l’Occident" c’est ce qu’il voit comme une internalisation dans le système éducatif français, et son identification par les intellectuels français. Selon lui, l’internalisation et l’identification qui sont exprimées par des marques de compréhension pour les origines des violences et l’état d’esprit post colonial qui imprègne le système éducatif – menacent non seulement la France dans sa totalité, mais aussi les juifs parce qu’ils créent une nouvelle infrastructure pour l’anti sémitisme.
"Aux Etats-Unis aussi on assiste à l’islamisation des noirs. C’est Louis Farrakhan en Amérique qui a affirmé pour la première fois que les juifs ont joué un rôle central dans la création de l’esclavage. Et le principal porte parole aujourd’hui de cette théologie en France c’est Dieudonné. Aujourd’hui c’est lui le vrai patron de l’antisémitisme en France, pas le Pen du Front National.
Mais en France, au lieu de combattre ce genre de discours, ils font en fait ce qu’il demande : changer l’enseignement de l’histoire coloniale et l’histoire de l’esclavage dans les écoles. Maintenant, ils enseignent l’histoire coloniale comme une histoire exclusivement négative. Nous n’enseignons plus que le projet colonial cherchait aussi à éduquer, à apporter la civilisation aux sauvages. Ils en parlent seulement comme une tentative d’exploitation, de domination et de pillage. »
Mais que veut vraiment Dieudonné ? Il veut aussi un "Holocauste" pour les arabes et les noirs. Mais si vous voulez mettre l’Holocauste et l’esclavage sur le même plan, vous devez mentir. Parce que (l’esclavage) ne fut pas un "Holocauste". Et l’Holocauste n’était pas "un crime contre l’humanité" parce que ce n’était pas simplement un crime. C’était quelque chose d’ambivalent. La même chose est vraie pour l’esclavage. Cela a commencé bien avant l’Occident. En fait, ce qui différencie l’Occident en ce qui concerne l’esclavage, c’est que c’est lui qui l’a éliminé. L’élimination de l’esclavage est le fait de l’Europe et de l’Amérique. Mais cette vérité sur l’esclavage ne peut être enseignée dans les écoles."
"C’est pourquoi ces évènements m’attristent autant ; non pas tant parce que c’est arrivé. Apres tout, il fallait être sourd et aveugle pour ne pas voir que cela aller arriver. Mais à cause des interprétations qui les ont accompagnés. C’est ce qui a asséné un coup fatal à la France que j’aimais. Et j’ai toujours dit que la vie en France deviendrait impossible pour les juifs en France quand la francophobie triompherait. Et c’est ce qui va arriver. Les juifs comprennent ce que je viens de dire. Soudain, ils regardent autour d’eux, et ils voient tous ces "bobo" ( argot français pour bourgeois bohèmes) qui chantent des chansons qui rendent hommage aux nouveaux "damnés de la terre" ( Finkielkraut fait allusion ici au livre du philosophe né à la Martinique et anti colonialiste Franz Fanon- D.M) et ils ( les juifs ndlt) se demandent : "C’est quoi ce pays ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ?"
H : Puisque vous voyez cela comme une attaque islamique, comment expliquez- vous le fait que des juifs n’aient pas été attaqué au cours des évènements récents ?
F : "D’abord, ils ont dit qu’une synagogue avait été attaquée. Mais je pense que ce que nous avons expérimenté c’est un pogrom antirépublicain. Ils nous disent que ces quartiers sont négligés et que les gens sont dans la détresse. Quel lien il y a –t-il entre pauvreté, désespoir, et se venger en saccageant et en mettant le feu à des écoles ? Je ne pense pas qu’un juif ferait une chose pareille."
Des actes horribles
"Finkielkraut continue : "ce qui unit les juifs – les séculiers, les religieux, ceux de la paix maintenant, les partisans du Grand Israel – c’est un mot – shul " ( synagogue utilisée ici dans son sens de salle d’étude religieuse). "C’est ce qui nous tient tous ensemble en tant que juifs. Et j’ai vraiment été horrifié par ces actes qui n’arrétaient pas de se répéter, et encore plus horrifié par la compréhension avec lesquels ils ont été reçus en France."
"Ces gens ont été traités comme des rebelles, des révolutionnaires. C’est la pire des choses qui puissent arriver à mon pays. Et je suis très déprimé à cause de cela. Pourquoi ? Parce que la seule façon de dépasser cela c’est de leur faire honte. La honte est le point de départ de l’éthique. Mais au lieu de leur faire honte, on les légitimise. Ils sont ' intéressants". Ils sont les "damnés de la Terre"
"Imaginons un instant qu’ils aient été blancs comme ce fut le cas à Rostock en Allemagne. Tout de suite les gens auraient dit "on ne tolérera pas le fascisme". Quand un arabe brûle une école c’est de la rebellion. Quand c’est un blanc qui le fait, c’est du fascisme. Je suis aveugle à la couleur. Le mal est le mal, peu importe la couleur. Et ce mal, pour le juif que je suis, est complètement intolérable."
"De plus, il y a ici une contradiction. Si ces banlieues étaient vraiment dans un état total de négligence, il n’y aurait pas de gymnase à brûler, il n’y aurait pas d’école ni de bus. S’il y a des gymnases, des écoles et des bus, c’est parce que quelqu’un a fait un effort. Peut être pas suffisant, mais un effort."
H : Néanmoins, le taux de chômage dans ces banlieues est tres extrême. Presque 40% des jeunes entre 15 et 25 ans n’ont aucune chance de trouver un emploi.
F : "Revenons un instant à la shul( synagogue /lieu d’étude religieuse ndlt). Quand les parents vous envoient à l’école, est-ce que c’est pour que vous trouviez un emploi ?On m’a envoyé à l’école pour apprendre. La culture et l’éducation ont une justification en elle-même. Vous allez à l’école pour apprendre. C’est le but de l’école."]i Et ces gens qui détruisent des écoles – c’est quoi leur vrai message ? Leur message ce n’est pas de demander de l’aide, ou de demander plus d’écoles, ou de meilleures écoles. C’est un désir d’éliminer les intermédiaires qui se trouvent entre eux et les objets de leur désir. Et quels sont les objets de leur désir ? Simple : l’argent, les marques, parfois les filles. Et notre société porte une responsabilité pour cela. Parce qu’ils veulent tout immédiatement, et ce qu’ils veulent c’est seulement accéder à l’idéal de la société de consommation. C’est ce qu’ils voient à la télévision".
Déclaration de guerre
"Finkielkraut, comme son nom l’indique, est lui-même le fils d’une famille d’émigrants. Ses parents sont venus en France de Pologne, leurs parents ont péri à Auschwitz. Ces dernières années, son judaisme est aussi devenu un thème central de ses écrits, surtout depuis le début de la deuxième intifada et la montée de l’antisémitisme en France. Il est l’un des dirigeants de la lutte contre l’antisémitisme en France, et aussi l’un des supporters les plus proéminents d’Israel, et de sa politique, face aux nombreuses critiques en France.
Son statut de porte parole clé au sein de la communauté juive en France s’est accru, particulièrement depuis qu’il a commencé à animer une émission hebdomadaire sur radio RJC l’une des 4 radios juives du pays. Dans ce programme, Finkielkraut discute des événements en cours ; ces deux dernières semaines, les émeutes dans les banlieues ont été naturellement le principal sujet. De Par son importance en tant que l’un des juifs intellectuels les plus largement écouté au sein de la communauté juive de France, son point de vue sur les évènements auront certainement une influence sur la façon dont ils seront perçus et compris parmi celle-ci – et peut être aussi sur le futur des relations entre les communautés juives et musulmanes. Mais ce philosophe juif et combattant tenace de l’antisémitisme utilise ces derniers événements pour déclarer la guerre – à "une guerre contre le racisme ".
F : "Je suis né à Paris, mais je suis le fils d’émigrants polonais. Mon père a été déporté de France. Ses parents ont été déportés et assassinés à Auschwitz. Mon père d’Auschwitz est revenu en France. Ce pays mérite notre haine : ce qu’il a fait à mes parents était beaucoup plus violent que ce qu’il a fait aux africains. Qu’est ce qu’il a fait aux africains ? Il ne leur a fait que du bien. Ce pays a envoyé mon père en enfer pendant 5 ans. Et je n’ai jamais été élevé à hair. Cette haine que les noirs ont est encore plus grande que celle des arabes."
H : Mais vous, en particulier, parmi tous ces gens qui combattent contre le racisme anti-juif, soutenez que la discrimination et le racisme dont parlent ces jeunes, en fait n’existe pas ?
F : "Bien sûr qu’il y a de la discrimination. Et certainement qu’il y a des français racistes. Des français qui n’aiment pas les arabes et les noirs. Et ils les aimeront encore moins maintenant. Quand ils sauront à quel point ils les haïssent. Par conséquent, cette discrimination ne fera qu’augmenter, aussi en terme d’emploi et de logement.
Mais imaginez que vous teniez un restaurant, et vous êtes anti raciste, et vous pensez que tous les gens sont égaux, et vous êtes aussi juif (Finkelkraut est fils d’émigrés polonais juifs qui, fuyant le nazisme se sont installés en France – ndlt). En d’autres termes, parler d’inégalité raciale est un problème pour vous. Et disons qu’un jeune homme issu des banlieues vienne et veut être serveur. Il parle le parler des banlieues. Vous ne l’embaucherez pas. C’est très simple. Vous ne l’emploierez pas parce que c’est impossible. Il doit vous représenter, et cela demande de la discipline et des manières, et une certaine façon de parler. Et je peut vous dire que les français blancs qui imitent le code de conduite des banlieues – et cela existe – auront les mêmes problèmes. La seule façon de combattre la discrimination c’est de rétablir des exigences, le sérieux de l’éducation. C’est le seul moyen. Mais vous n’êtes pas autorisé à dire cela non plus. Je ne peux pas. C’est une question de bon sens, mais ils préfèrent avancer le mythe du "racisme français". Ce n’est pas bien.
"Nous vivons aujourd’hui dans "une guerre perpétuelle contre le racisme" et il faut aussi examiner la nature de cet anti racisme. Plus tôt, j’ai entendu quelqu’un à la radio qui était opposé à la décision du ministre de l’intérieur Nicolas Sarkosy d’expulser quiconque n’ayant pas la nationalité française et qui aurait participé à ces émeutes et été arrêté. Et qu’a –t-il dit ? Que c’était du "nettoyage ethnique". Pendant la guerre de Yougoslavie je me suis battu contre le nettoyage ethnique des musulmans de Bosnie. Pas une seule organisation musulmane française ne s’est tenue à nos côtés. Ils s’agitent uniquement en soutien aux palestiniens. Et de parler de nettoyage ethnique maintenant ? Il n’y a eu qu’une seule personne de tuer dans ses affrontements. En fait, il y en a eu deux de plus, mais c’était un accident. Ils n’étaient pas poursuivis, mais ils se sont réfugiés dans un transformateur électrique alors même que le panneau dessus avertissant du danger est énorme. Mais je pense qu’aujourd’hui la noble idée de "guerre contre le racisme" est entrain de se transformer graduellement en une idéologie hideusement fausse. Et cet anti racisme sera pour le 2Iè-me siècle ce que le communisme a été pour le 20ème. Une source de violence. Aujourd’hui les juifs sont attaqués au nom de ce discours anti raciste : le mur de séparation, sionisme = racisme.
C’est la même chose en France. On doit se méfier de l’idéologie anti raciste. Bien sûr qu’il y a un problème de discrimination. C’est un réflexe xénophobe, c’est vrai, mais la description faite des évènements comme une réponse au racisme français est totalement fausse. Totalement fausse"
H : Et que pensez vous des mesures prises par le gouvernement français pour calmer la violence. L’état d’urgence, le couvre feu ?
F : "C’est normal. Ce que nous avons expérimenté est terrible. Vous devez comprendre que ceux qui ont le moins de pouvoir dans la société se sont les autorités, les dirigeants. Oui, ils sont responsables du maintien de l’ordre. Et ceci est important parce que sans eux, les gens s’organiseraient pour en quelque sorte se défendre eux-mêmes et les gens tireraient. Donc ils maintiennent l’ordre, et le font en prenant des précautions extraordinaires. On devrait les saluer.
"En mai 1968, c’était un mouvement complètement innocent comparé à celui que l’on voit maintenant, et il y avait de la violence de la part de la police. Maintenant ils lancent des coktails molotov et tirent à balle réelle. Et il n’y a pas eu un seul incident violent de la part de la police. ( Depuis la réalisation de cette interview plusieurs policiers ont été arrêtés. Ils sont suspectés d’avoir utilisé la violence D.M). Il n’y a pas de précédent pour cela. Comment imposer l’ordre ? En utilisant des méthodes faisant appel au "bon sens", ce qui, soit dit en passant, est approuvé par 73% des français selon un sondage du Parisien.
"Mais, apparemment, c’est déjà trop tard pour les faire avoir honte, parce quà la radio, la télévision, et dans les journaux, ou la plupart d’entre eux, ils renvoient aux émeutiers une image embellie. Ils sont "des gens interessants", ils entretiennent leur souffrance, et ils comprennent leur désespoir. En plus, il y a cette grande perversion du spectacle. Ils brûlent des voitures pour le voir à la télévision. Cela leur donne un sentiment "d’importance" - qu’ils habitent dans un "quartier important". La poursuite de ce spectacle devrait être analysée. Cela crée des effets complètement pervers. Et la perversion de ce spectacle s’accompagne d’analyses complètement perverses."
Des modèles qui ont échoué
Depuis le début des révoltes dans les banlieues, la presse à travers l’Europe a parlé de multiculturalisme, ses possibilités et ses coûts. Finkielkraut a exprimé ses opinions sur cette question ( une préoccupation de beaucoup d’écrivains en IsraeL), il y a de nombreuses années quand il est monté au créneau pour défendre le modèle républicain et son symbole, l’école républicaine, contre les courants intellectuels qui cherchaient à ouvrir la société française et son système éducatif à la diversité culturelle apportée par les émigrés. Alors que beaucoup d’intellectuels considèrent les derniers évènements comme dérivant d’une ouverture insuffisante à "l’autre", Finkielkraut, en fait, les voit comme la preuve que l’ouverture culturelle est condamnée à finir en catastrophe.
F : "Ils disent que le modèle républicain s’est effondré avec ces révoltes. Mais le modèle multiculturel n’est pas en meilleur état non plus. Ni en Hollande, ni en Angleterre. A Bradford et Birmingham il y a eu aussi des affrontements à caractère ethnique. Et, deuxièmement, l’école républicaine, le symbole du modèle républicain n’existe plus depuis longtemps déjà. Je connais l’école républicaine, j’y ai étudié. C’était une institution avec des exigences strictes, un endroit sombre, peu agréable, construisant de hauts murs pour empêcher les bruits de l’extérieur d’y entrer. 30 ans de réformes insensées ont altéré notre paysage. L’école républicaine a été remplacée par une "communauté éducative" qui est horizontale plutôt que verticale. Le programme a été rendu plus facile, le bruit de l’extérieur y a pénétré, et la société est rentrée dans l’école.
"Cela veut dire que ce que nous voyons aujourd’hui est en fait l’échec de "l’agréable" modèle post républicain. Mais le problème avec ce modèle c’est qu’il s’alimente à ses propres échecs : chaque fiasco est une raison de devenir encore plus extrème. L’école deviendra encore plus "agréable". Quand, vraiment, compte tenu de ce que nous voyons, une plus grande sévérité et des normes plus astreignantes sont le minimum que nous devons demander. Sinon, d’ici peu, nous aurons des "cours de crime".
"C’est une évolution caractéristique de la démocratie. La démocratie en temps que processus, et Tocqueville le montre, ne supporte pas l’égoisme . Au sein de la démocratie, c’est difficile de tolérer des espaces non dèmocratiques. Tout doit être fait démocratiquement dans une démocratie. Mais l’école ne peut fonctionner de cette façon. Cela ne se peut vraiment pas. L’asymétrie est flagrante : entre celui qui sait et celui qui ne sait pas. Entre celui qui apporte avec lui un monde et celui qui est nouveau dans le monde.
"Le processus démocratique délégitimise cette asymétrie. C’est un processus général dans le monde occidental, mais en France cela prend une forme plus pathétique parce que l’une des choses qui caractérise la France c’est son éducation stricte. La France a été construite autour de ses écoles."
H : Beaucoup de ces jeunes disent qu’ils ne se sentent pas français, que la France ne les considère pas vraiment comme des français.
F : "Le problème c’est qu’ils doivent se considérer comme français. Si les émigrés disent "les français" quand ils se réfèrent aux blancs, alors nous sommes perdus. Si leur identité se trouve ailleurs et qu’ils sont seulement en France pour des raisons utilitaristes, alors nous sommes perdus. Je dois admettre que les juifs aussi commencent à utiliser cette expression. Je les entends dire "les français" et je ne peux pas le supporter. Je leur dit, " si pour vous la France est une question d’utilitarisme mais que votre identité c’est le judaisme, alors soyez honnêtes avec vous-même : vous avez Israel". Ceci est vraiment un problème plus important : nous vivons dans une société post nationale dans laquelle chacun perçoit l’état comme quelque chose d’utilitariste, une grande compagnie d’assurance. Ce développement est extrèmement sérieux.
"Mais s’ils ont une carte d’identité, alors ils sont français. Et si non, ils ont le droit de partir. Ils disent, "je ne suis pas français. Je vis en France et je suis aussi dans une mauvaise situation économique". Personne ne les retient ici. Et c’est précisément là où le mensonge commence. Parce que si c’était la négligence et la pauvreté, alors ils iraient ailleurs. Mais ils savent trés bien qu’ailleurs, et surtout dans les pays d’où ils viennent, leur situation serait pire, en ce qui concerne leurs droits et leurs chances de s’en sortir.
H : Mais le problème actuel c’est celui de l’intégration dans la société française de jeunes hommes et de jeunes femmes qui appartiennent à la troisième génération. Ce n’est pas une vague de nouveaux émigrants. Ils sont nés en France. Ils n’on nulle part où aller.
F :"Ce sentiment qu’ils ne sont pas français, ce n’est pas quelque chose qu’on leur transmet à l‘école. En France, comme vous le savez peut être, même les enfants qui sont illégalement dans le pays sont quand même scolarisés. Il y a là quelque chose de surprenant, quelque chose de paradoxal : l’école pourrait appeler la police, puisque l’enfant est en France illégalement. En fait, cette illégalité n’est pas prise en compte par l’école. Il y a aussi des écoles et des ordinateurs partout. Mais il arrive un moment ou un effort doit être fait. Et les gens qui sont à l’origine des émeutes ne sont pas préparés à faire cet effort. Jamais.
"Prenez la langue par exemple. Vous dites qu’ils sont la troisième génération. Alors pourquoi est-ce qu’ils parlent le français comme ils le parlent ? C’est du français massacré – l’accent, les mots, la syntaxe. Est-ce que c’est la faute de l’école ? Celle des professeurs ?"
H : Puisque les arabes et les noirs ont apparemment aucune intention de quitter la France, quelle solution suggérez vous pour résoudre le problème ?
F : "Ce problème est le problème de tous les pays d’Europe. En Hollande, ils ont du y faire face depuis l’assassinat de Theo Van Gogh. La question n’est pas quel est le meilleur modèle d’intégration, mais plutôt quelle sorte d’intégration peut on développer avec des gens qui vous haïssent ?"
H : Et cela va arriver en France ?
F : " Je ne sais pas, je désespère. A causes des émeutes, et à cause de l’accompagnement médiatique qui en est fait. Les émeutes déclineront, mais qu’est ce à dire ? Il n’y aura pas de retour au calme. Ce sera un retour à la violence régulière. Ils vont s’arrêter maintenant à cause du couvre feu, et les étrangers ont peur, et les dealers veulent aussi que l’ordre habituel soit rétabli. Mais ils obtiendront soutien et encouragement pour leur violence anti républicaine, venant du discours répulsif et de l’autocritique au sujet de l’esclavage et de la colonisation. C’est ainsi : il n’y aura pas de retour au calme, mais un retour à la violence routinière."
H : Ainsi votre point de vue général n’a plus aucune chance de succès maintenant ?
F : " Non, j’ai perdu. J’ai perdu en ce qui concerne tout ce qui est lié au combat sur l’école. C’est intéressant parce que quand je parle comme je le fais maintenant, beaucoup de gens sont d’accord avec moi. Vraiment beaucoup. Mais il y a quelque chose en France – une sorte de déni dont les origines sont à trouver chez les bobos, les sociologistes et les travailleurs sociaux – et personne n’ose dire quoi que soit d’autre. Ce combat est perdu. J’ai été largué".
Article de Dror Mishani et Aurelia Smotriez paru dans le haaretzdaily.com du 17.11.05
Lire l'intégralité de l'article en anglais
Copyright haaretzdaily.com. Traduction bénévole pour information non commerciale par MD pour Planete Non Violence
Remarques
Le journal le Monde a repris le 23/11/05 sous le titre " La voix "très déviante" d'Alain Finkielkraut au quotidien Haaretz", quelques extraits de cet interview.
Le vendredi 25, Alain Finkielkraut présentait ses excuses par média interposé : "je présente des excuses à ceux que ce personnage que je ne suis pas a blessés". Excuse de façade pour contrer la plainte du MRAP.
Mais le 28, Finkielkraut persiste et signe, cette fois en français, dans le Monde, dans un article intitulé "j'assume", en présentant une version aseptisée ( en terme mediatique cela s'appelle "damage control").
Selon Le Monde en ligne du 4 décembre 2005, Finkielkraut a obtenu le soutien public de Nicolas Sarkosy qui affirme que "M. Finkielkraut est un intellectuel qui fait honneur à l'intelligence française et s'il y a tant de personnes qui le critiquent, c'est peut-être parce qu'il dit des choses justes"
Nous laissons à l'appréciation de nos lecteurs les propos du Ministre de l'intérieur.
Selon le Monde en ligne du 9/12/05, une soixantaine de personnalités, parmi lesquelles Daniel Borrillo, Saïd Bouamama, Christine Delphy, Didier Eribon, Mgr Jacques Gaillot, Nacira Guénif, Laurent Mucchielli ou Emmanuel Pierrat ont adressé, jeudi 8 décembre, une lettre au directeur de la radio France-Culture, David Kessler, lui demandant de suspendre l'émission hebdomadaire du philosophe, "Répliques".
Lire notre article: communautarismes danger
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