Impérialisme Américain

Changements de Régime (Coups d'Etat) : Une Politique Etrangère Américaine Interventionniste Vieille De Plus D'Un Siècle de Hawaï à l'Irak

L'invasion de l'Irak en 2003 n'était pas un évènement isolé. C'est en fait le point culminant d'une politique interventionniste américaine à l'étranger vieille de 110 ans et ayant provoqué le renversement de 14 gouvernements qui déplaisaient à Washington pour différentes raisons, idéologiques, politiques, économiques. Passage en revue de cette constante dans la politique américaine, ses motivations, les régimes visés et renversés : Hawaï, Cuba, Les Philippines, Porto Rico, Le Chili, l'Honduras, l'Iran, le Guatemala, le Sud Vietnam, Panama, l'Afghanistan, l'Irak.



Changements de Régime (Coups d'Etat) : Une Politique Etrangère Américaine Interventionniste Vieille De Plus D'Un Siècle de Hawaï à l'Irak

Première Partie

Traduction de l'interview pré enregistrée, passée sur la radio américaine Democracy Now, d'un ancien correspondant étranger du New York Times, Stephen Kinzer, auteur d'un livre qui vient de sortir et intitulé «Overthrow : América's Century of Régime Change from Hawaii to Irak ».

Amy Goodman (Pour Democracy Now) : Bien, vous passez en revue les 14 “coups “ dans lesquels les Us ont été impliqués. Quelle a été la raison principale de l'implication du gouvernement Us dans le renversement de gouvernements d'autres pays ?

Stephen Kinzer : Une grande partie de ces coups (en français dans le texte original ndlt) ont été étudiés individuellement, mais ce que j'essaie de faire dans mon livre c'est de les aborder non pas comme une série d'incidents isolés, mais plutôt sous l'angle d'une longue continuité d'évènements. Et, en observant cela de cette façon, je peux en extraire certains motifs qui se répètent. Ils n'entrent pas tous dans le même type de motivation mais c'est étonnant de constater que c'est le cas de beaucoup d'entre eux.

Vous demandez quelles sont les motivations, et c'est l'une des motivations qui ressort lorsque vous étudier ces évènements ensemble. Il existe vraiment une motivation en trois étapes quand j'observe un grand nombre de développement de ces coups. La première chose qui arrive c'est que le pays en question commence à importuner une entreprise américaine. Ils commencent à demander que celle-ci paie des taxes ou qu'elle observe les lois du travail ou celles sur le respect de l'environnement. Parfois une entreprise est nationalisée ou est obligée d'une façon ou d'une autre de vendre des terres ou des biens. Ainsi, la première chose qui arrive c'est qu'une multinationale américaine ou étrangère active dans un autre pays voit ses capacités à y opérer restreintes par le gouvernement en place qui lui impose des limites ou lui crée des problèmes.

Puis, les dirigeants de la société viennent voir les dirigeants politiques des Us pour se plaindre du régime de ce pays. A la Maison Blanche, au cours du processus politique, le motif se métamorphose un peu. Le gouvernement Us n'intervient pas directement pour défendre les droits de l'entreprise, mais il transforme le motif économique en un motif politique ou géo stratégique. Ils font l'hypothèse que tout régime qui crée des problèmes ou harasse une compagnie américaine doit être anti-américain, répressif, dictatorial, et probablement manipulé par une puissance étrangère qui veut saper la puissance des Us. Ainsi donc la motivation économique au départ devient politique bien qu'à la base rien ne change.

Puis elle se métamorphose une fois de plus quand les dirigeants américains doivent expliquer la raison d'une opération au peuple américain. Alors, habituellement, ils n'utilisent ni la version économique ni celle politique, mais ils qualifient ces interventions d'opérations de libération, un simple moyen de libérer une nation pauvre et opprimée de la brutalité d'un régime que nous supposons être une dictature, parce que, qu'elle autre type de régime pourrait créer des ennuis à une entreprise américaine ?

AG : S K, je veux commencé par là où vous commencez dans le livre, par Hawaï.

SK : Beaucoup d'américains ne réalisent pas qu'Hawaï était un pays indépendant avant qu'il n'entre dans le giron des Us. En bref, voici l'histoire. Au début du 19ème siècle, plusieurs centaines de missionnaires américains, la plupart originaires de la Nouvelle Angleterre, on vogué vers ce qu'ils appelaient les îles Sandwich pour se consacrer selon leurs dires à élever le niveau des païens sauvages et leur enseigner les bienfaits de la civilisation chrétienne.

Peu de temps après, la plupart de ces missionnaires et leurs fils ont commencé à réaliser qu'il y avait beaucoup d'argent à faire à Hawaï. Les indigènes cultivaient la canne à sucre depuis longtemps, mais ils ne l'avaient jamais raffinée ni exportée. En dépossédant les indigènes de la plupart de leurs terres, un groupe issu d'une élite de planteurs a quitté le « chemin de D. » pour celui de Mammon et établi toute une série de plantations géantes de canne à sucre à Hawaï, et ils sont devenu très riches grâce à l'exportation du sucre aux Us.

Au début des années 1890, les Us ont décidé d'un tarif qui rendait impossible aux planteurs de canne à sucre d'Hawaï de vendre leur sucre aux Us, provoquant chez ceux-ci la panique. Ils étaient sur le point de perdre leur fortune. Et ils se sont demandés ce qu'ils pouvaient faire pour continuer à vendre leur sucre aux Us.

Ils ont trouvé la réponse parfaite : Nous allons rejoindre les Us. Comment allons nous le faire ? Bien, le dirigeant des « révolutionnaires » Hawaïens, si on veut les appeler ainsi, qui étaient pour la plupart d'origine américaine, est allé à Washington. Il y a rencontré le secrétaire de la marine. Il a présenté directement son cas au président des Us, Benjamin Harrison. Et il a reçu l'assurance que les Us soutiendraient la « rébellion » contre la monarchie Hawaïenne.

Ainsi donc, il est retourné à Hawaï et a fait partie d'un Triumvirat qui a conduit pratiquement à lui seul la révolution Hawaïenne. Faisait aussi partie du Triumvirat, l'ambassadeur des US, lui –même un annexionniste, et qui avait reçu l'ordre du département d'état de faire tout ce qu'il pouvait pour aider cette « révolution ». Et la troisième figure du Triumvirat c'était le commandant de la flotte navale Us qui se trouvait comme par hasard aux abords des côtes d'Honolulu.

Cette « révolution » a été menée avec une extraordinaire facilité. Le dirigeant des révolutionnaires Hawaïens, cette élite missionnaire de planteurs, a simplement annoncé lors d'un meeting un jour, « nous avons renversé le gouvernement d'Hawaï, et nous sommes maintenant le nouveau gouvernement ». Et avant même que la reine n'ait pu répondre, l'ambassadeur Us fit venir 250 marines du bateau au large d'Honolulu et a annoncé que puisque la situation était instable et qu'il semblait y avoir un changement de gouvernement, ces marines débarqueraient pour protéger le nouveau régime et les vies et les biens des Hawaïens. Cela voulait dire que la reine ne pouvait rien faire. Le régime a immédiatement été reconnu par les Us, et, par le biais de cette simple opération, la monarchie d'Hawaï s'est terminée et finalement Hawaï a rejoint les Us.

AG : La reine a-t-elle appelé à l'aide d'autres ambassadeurs ?

SK : la reine était un peu choquée par tout ceci, comme les ministres de son cabinet. En fait, ils ont interpellé les Us et ont demandé : « De quelle instabilité parlez vous ? Qui est en danger ? Dites nous, et nous les protégerons. » La reine avait environ 600 hommes de troupe à sa disposition. C'était là toute la force militaire d'Hawaï. Et, en fait, ces ministres ont appelé les autres ambassadeurs dans Honolulu – il y avait environ une douzaines d'entre eux – et ils demandèrent, « Que devrions nous faire ? Pensez vous que nous devrions nous battre contre les marines ? « Et les ambassadeurs ont dit à la reine avec une certaine prudence que ce serait insensé. « Vous devriez tout simplement l'accepter et essayer de récupérer votre trône par d'autres moyens. » Ceci n'a jamais pu être possible. Mais déjà à cette époque, c'était clair pour le dirigeant de ce petit pays faible qu'il n'y avait pas d'espoir de résister à une intervention militaire Us.

AG : Néanmoins il a fallu encore quelques années pour qu'Hawaï soit annexée.

SK : C'est une histoire très intéressante. Immédiatement après la révolution, les « révolutionnaires » sont retournés à Washington et, bien sûr, le président Harrison, comme il l'avait promis, a soumis au Congres Us une loi pour faire entrer Hawaï dans l'Us, mais quand au sein du Congres ils ont su comment le coup avait été organisé et par qui, il y a eu une grande opposition à cette loi et ainsi le Congres n'a pas approuvé immédiatement l'annexion d'Hawaï.

Et juste au même moment la présidence a changé. Le Républicain Harrison a été remplacé par un nouveau président démocrate, Grover Cleveland. Il était contre l'annexion. Il était anti-impérialiste. Il a annulé le traité. Et cela voulait dire qu'Hawaï devait devenir un pays indépendant pendant quelques années, jusqu'à ce qu'un nouveau président, Mc Kinley, fut élu. Hawaï a été présenté à l'Us comme un point vital à mi chemin entre la Californie et les Philippines. Et c'est à cette époque, 5 ans après la « révolution », qu'Hawaï est entré dans les Etats-Unis.

AG : Nous parlons avec SK. Ainsi donc d'abord les missionnaires sont venus puis les marines.

SK : Ouai, exactement. Parfois on entend la phrase » le bizness suit le drapeau ». Mais dans mon étude, j'ai trouvé qu'en fait c'est l'opposé. D'abord viennent les opérations de bizness, puis ensuite le drapeau. C'est le drapeau qui suit le bizness….

AG : ….Vous parlez de 14 pays dans lesquels les Us sont intervenus : Hawaï, Cuba, Les Philippes, Porto Rico, Le Chili, l'Honduras, l'Iran, le Guatemala, le sud Vietnam, l'Afghanistan, l'Irak, Panama. Parlons de Cuba. Qu'est-il arrivé ?

SK : L'histoire cubaine est vraiment une histoire fascinante, pour partie parce qu'elle illustre l'un des principaux thèmes de mon livre, c'est comment ces interventions produisent à long terme des réactions et conduisent finalement à l'émergence de régimes qui sont beaucoup plus anti-américains que les régimes que nous cherchions à l'origine à renverser. Voici l'histoire de Cuba. Les américains avait déjà un œil sur Cuba depuis fort longtemps, depuis la présidence de Thomas Jefferson. Mais c'est en 1898 que cet attachement à la cause de la « libération » de Cuba s'est vraiment emparé des cœurs des américains.

Gardez à l'esprit qu'en 1898 l'économie cubaine était totalement dominée par les américains. C'était un grand producteur de sucre, et toutes les plantations de cane à sucre dans Cuba étaient la propriété des américains. Ainsi, c'était un très grand marché pour les produits manufacturés américains. Environ 85 % de tout ce que vous pouviez acheter à Cuba était fabriqué aux USA, le bizness américain y avait de gros intérêts.

En fait, les patriotes cubains ont passé la plupart du XIXème siècle à se rebeller contre le pouvoir colonial espagnol. En 1898 ils étaient près de réussir. Cela troublait un peu certains des intérêts américains à Cuba, parce que les révolutionnaires étaient aussi des réformateurs sociaux. Ils prônaient une réforme agraire, ce qui aurait impliqué de diviser les grandes plantations de canne à sucre propriétés des américains. Ils soutenaient aussi un contrôle tarifaire pour protéger Cuba pour favoriser la production industrielle interne, ce qui aurait rendu plus difficile l'exportation à Cuba de produits manufacturés par les compagnies américaines.

AG : En quelle année c'était ?

SK : fin des années 1890. Ainsi en 1898, la presse américaine en rapportant des rumeurs colportées par des hommes d'affaires américains à Cuba, a commencé une campagne d'incitation pour dépeindre le pouvoir colonial espagnol à Cuba comme étant la tyrannie la plus brutale jamais décrite qu'on pouvait imaginer, et le public américain a été stimulé par cette campagne. Cette ferveur c'est intensifiée quand le navire de guerre américain, le Maine, a été attaqué et a explosé dans le port de la Havane. « Notre navire de guerre a été détruit par une machine infernale ennemie » titrait le « New York Journal » titre que je reproduis dans mon livre. En fait ce n'est que 75 ans plus tard que la marine a désigné une commission d'enquête qui a révélé que le Maine avait en fait explosé suite à une explosion interne. Les espagnols n'avaient rien à voir avec cela, mais nous ne le savions pas à l'époque, et la presse s'est emparée de cet évènement pour augmenter la colère aux Us.

Alors, les américains ont décidé qu'ils enverraient des troupes à Cuba pour aider les patriotes à renverser le colonialisme espagnol, mais les révolutionnaires cubains n'aimaient pas trop l'idée. Ils n'étaient pas sûrs de vouloir des milliers de troupes américaines sur leur territoire car que se passerait –il après la victoire contre les espagnols ? En réponse à cette préoccupation, le gouvernement, le Congres a passé une loi, l'amendement Teller, qui disait très explicitement, « nous promettons à Cuba que dés que l'indépendance sera gagnée, toutes les troupes américaines seront retirées, et Cuba sera autorisé à devenir totalement indépendant. »

Apres le passage de la loi, juste avant qu'une cérémonie se tienne pour célébrer l'indépendance, les américains ont annoncé qu'ils avaient changé d'avis que l'amendement Teller avait été voté dans un moment d'enthousiasme irrationnel et qu'en fait l'indépendance de Cuba n'était pas vraiment une bonne idée, et donc les troupes américaines n'ont pas été retirées. Les américains sont restées pendant des décennies à Cuba, dirigeant directement le pays par le biais d'officiers militaires Us, et puis, par la suite via des dictateurs locaux.

Maintenant un saut jusqu'en 1959. C'est quand la révolution de Fidel Castro a réussi. Castro est descendu des collines et a fait son premier discours de dirigeant de la révolution de Santiago, et au cours de ce discours, que je cite dans mon livre, il ne parle pas de quel type de régime il va imposer mais il fait une remarque. Il dit « cette fois, je vous promets que ce ne sera pas de nouveau comme en 1898 quand les américains sont venus et se sont proclamés les maîtres de notre pays. »

Ainsi tous les américains ayant lu un compte rendu de ce discours pourrait être surpris. D'abord ils n'auraient aucun souvenir de ce qui s'est passé en 1898, et deuxièmement ils s'étonneraient. « Qu'est ce qu'un évènement d'il y a 60 ans a à voir avec cette révolution à Cuba aujourd'hui ? » Ce qu'ils n'ont pas réussi à comprendre, c'est le ressentiment à cause de ces interventions qui brûle dans le cœur et l'âme des peuples dans les pays étrangers puis plus tard explose.

C'est plutôt raisonnable de dire aujourd'hui que si nous n'étions pas intervenu à Cuba pour empêcher son accession à l'indépendance, si nous avions respecté notre promesse de 1898, nous n'aurions pas eu à faire face au communisme de Castro ces 40 dernières années. Maintenant bien sûr nous aimerions avoir un régime démocratique tel celui qui devait s'installer au pouvoir à Cuba en 1898, mais c'est trop tard, et c'est un exemple de comment, quand nous frustrons les aspirations nationalistes légitimes des peuples, nous aboutissons non seulement à plonger ces pays dans l'instabilité, mais nous sapons sérieusement notre propre sécurité nationale.

AG : Actuellement, c'est quelque chose que nous voyons aujourd'hui par exemple en Irak, dans le rôle crucial non seulement du gouvernement Us protégeant les compagnies américaines, mais aussi de celui des médias dans tout cela. Revenons à Cuba, Qu'a été le rôle des médias ?

SK : La presse a vraiment joué un rôle honteux dans les préparations de la guerre américano espagnole. Les américains n'avaient jamais vraiment apprécié la main mise de l'Espagne sur Cuba, mais ce n'est pas avant que la presse se soit emparée du sujet de la brutalité du régime colonial comme ils l'appelaient pendant l'été 1898, que les américains sont devenus vraiment fous.

En fait, il y a un aspect très intéressant de la campagne de presse sur Cuba que nous voyons se répéter périodiquement dans l'histoire américaine, et c'est que nous n'aimons pas attaquer simplement un régime. Nous aimons nous en prendre à un individu. Les américains aiment avoir un démon, une certaine personne qui est le symbole de tout le mal et la tyrannie du régime que nous voulons attaquer. Nous avons eu cela avec Khomeini, avec Castro, avec Qaddafi, et d'autres personnages dans l'histoire.

Maintenant, dans le cas de la guerre américano espagnole, nous avons d'abord pensé que nous aimerions diaboliser le roi d'Espagne, mais il n'y avait pas de roi d'Espagne. C'était une reine, qui en fait était une princesse autrichienne, aussi cela ne marcherait pas. Le régent, son fils, avait alors tout juste 12 ans, cela non plus ne marcherait pas. Alors nous avons décidé de nous focaliser sur le général espagnol qui était le commandant des troupes espagnoles à Cuba, le général Weyler, et pendant un certain temps Weyler fut présenté comme toute la brutalité bestiale personnifiée que nous attribuions au colonialisme espagnol.

Nous voyons de nouveau cette motivation à l'époque moderne, alors que nous cherchons toujours un individu à cibler. L'idée derrière cela c'est que c'est l'état naturel de tous le peuples du monde d'avoir une démocratie de type américaine et d'être ami avec les Us. S'ils ne le sont pas cela doit vouloir dire qu'il y a au moins une personne ou une petite clique qui empêche le peuple dans ce pays d'être naturellement ce qu'ils devraient être, et si nous pouvons juste extirper cet individu ou cette petite clique, le peuple de ce pays rejoindrait l'état normal de tous les peuples qui est de désirer avoir un système de gouvernement tel que celui des Us et une politique et une économie identique et embrasser les Etats-Unis.

AG : William Randolph Hearst était un personnage clé alors ?

SK : Hearst était un personnage crucial, qui avait compris avec brio qu'il pouvait augmenter considérablement le tirage de son journal s'il revenait sans cesse sur certaines problématiques en désignant les nations étrangères comment essayant constamment de saper la puissance des Us. Il y a un courant latent, qui existe toujours de nos jours, de voir le monde de cette manière Hobbesienne, qu'il y a de terribles dangers partout, et que c'est très important pour les Us d'y aller et d'attaquer avant que ces dangers n'arrivent sur nos rives. Clausewitz, que j'ai beaucoup lu alors que je faisais des recherches pour mon livre, avait une phrase géniale pour exprimer cela. Il appelait cela, « suicide par peur de la mort ». Vous avez tellement peur de ce qui vous arrive dans le monde ou de ce qui pourrait vous arriver que vous lancez des opérations qui produisent en fait le résultat imaginé si vous n'étiez pas intervenus. (Des « prophéties » qui s'auto réalisent ndt)

AG : Pouvez vous parler de John Foster Dulles, qui il était, son rôle dans ces interventions, au Guatemala et juste avant cela en Iran ?

S K : L'une des choses que j'ai faites dans ce livre et que j'avais déjà faites dans les précédents c'est de me concentrer sur Dulles. Je crois vraiment que Dulles fut l'un des personnages clé dans le modelage de la deuxième partie du 20ème siècle, et j'ai passé un certain temps à essayer de l'analyser et trouver pourquoi il avait jouer ce rôle. Avant tout, Dulles a passé la presque totalité de sa vie d'adulte comme avocat de multinationales, l'un de ceux ayant le plus de succès et le mieux rémunéré. Il a représenté toutes les grandes multinationales en Amérique, pas seulement United Fruit, mais aussi International Nickel et toutes sortes de multinationales gérant des ressources partout dans le monde. Il avait une approche du monde totalement économique. Il pensait que la politique américaine dans le monde devrait être orientée vers la protection des multinationales américaines.

Dulles venait aussi d'une famille d'hommes d'église. Il était profondément croyant. Son père était prédicateur. Son grand père avait été missionnaire en Inde, et il en avait tiré une autre exigence, très importante dans la période de politique américaine de changement de régime à l'étranger, et c'était ce sentiment de mission religieuse, cette croyance que les Etats-Unis avait été bénis puisque bénéficiant de la prospérité et de la démocratie et que nous avions non pas seulement le droit mais peut être aussi l'obligation donnée par D. d'aller dans les autres pays et de partager les bénéfices de tout ce que nous avions avec eux, particulièrement dans des pays qui n'étaient peut être pas assez avancés pour réaliser combien ils voulaient notre système politique. Ainsi Dulles voyait le monde comme étant strictement noir et blanc.

A l'époque, il voyait une conspiration communiste partout dans le monde travaillant sans cesse à saper la puissance des Etats-Unis. Par exemple, il s'opposait à tous les échanges culturels avec tout pays communiste. Il a essayé pendant des années d'empêcher des reporters d'aller en Chine. Il était contre tout type de rencontre au sommet de tout nature. Il ne voulait pas d'accord avec des pays communistes sur quoi que ce soit, parce qu'il pensait qu'un accord serait simplement une manoeuvre pour faire baisser sa garde à l'Amérique.

Quand à l'époque l'Iran a essayé de nationaliser son industrie pétrolière, quand le Guatemala a essayé de restreindre les opérations de la multinationale United Fruit, Dulles ne le vit pas comme le désir des peuples des autres pays de contrôler leurs propres ressources. Il le vit plutôt comme un acte anti-américain, sans aucun doute manipulé du Kremlin, qui avait un objectif beaucoup plus profond que celui d'ennuyer une multinationale américaine. C'était juste les prémices d'une attaque anti-américaine.

Donc l'une des questions que je pose dans mon livre c'est : pourquoi nous portons tragiquement des jugements aussi erronés sur les mouvements nationalistes dans les pays en développement, comme l'Iran, et le Guatemala, et plus tard le Chili ? Pourquoi nous les interprétons comme faisant partie d'une conspiration internationale qui, comme des documents l'ont prouvé plus tard, n'existait pas ?

Je pense que c'était pour cette raison. Les hommes d'état américains et les diplomates qui étudient l'histoire de la diplomatie étudient en fait l'histoire de la diplomatie européenne. Nous sommes très eurocentriques. Nos diplomates et nos hommes d'état sont très au courant des traditions politiques européennes. Ils sont familiers des alliances politiques et des guerres de conquête et des grandes puissances qui usent les petites puissances secrètement pour servir leurs propres intérêts, mais le désir des peuples pauvres dans les pays pauvres de contrôler leurs propres ressources naturelles n'a jamais fait partie de l'histoire européenne. Ce n'est pas un syndrome familier aux américains qui étudient l'Europe, et je pense aussi que parallèlement au désir instinctif de protéger les multinationales américaines, cela les conduit à se tromper sur les mouvements nationalistes et à mal les interpréter les considérant comme faisant partie d'une conspiration mondiale pour saper la puissance américaine.

AG : Ou peut être ne pas s'en soucier mais se soucier des multinationales américaines, comme au Guatemala, United Fruit pouvant régner librement.

SK : Je pense qu'il y avait vraiment le sentiment que les multinationales devaient savoir ce qui était le mieux pour les Us dans ces pays, mais en plus, nous avons réussi à nous persuader qu'un gouvernement qui embêtait des multinationales américaines devait aussi harasser et opprimer sont propre peuple et je pense que c'est un argument qui s'ajuste bien à la mentalité américaine. Vous savez, nous sommes vraiment un peuple compassionnel et les américains haïssent l'idée qu'il y a des gens qui souffrent dans un pays lointain. Les dirigeants américains qui veulent intervenir dans ces pays pour des raisons parfaitement ignobles comprennent cela et ils utilisent ce motif, ils jouent sur la compassion américaine pour obtenir le soutien pour leurs interventions.

AG : Parlez donc sur ce qui animent les iraniens aujourd'hui, sur le sentiment des iraniens pour l'Amérique, basé sur le coup dans lequel les Us étaient impliqué en 1953.

SK : C'est difficile de croire aujourd'hui que nous pourrions utiliser le mot « Iran » et « démocratie » dans la même phrase, mais le fait est que l'Iran fonctionnait fin des années 40 et début des années 50 comme une démocratie très active. Parce que l'Iran a nationalisé son industrie du pétrole, plutôt que de continuer à ce qu'elle soit exploitée par les compagnies étrangères, l'Iran est devenu la cible d'une intervention étrangère et les Etats-Unis ont effectivement renversé la démocratie en Iran au cours de l'état 1953.

Nous avons placé sur le trône le Shah. Il a dirigé le pays pendant 25 ans avec une répression croissante. Sa répression a produit l'explosion de la fin des années 70, la révolution islamique. Cette révolution a amené au pouvoir une clique fanatique de mullahs anti-américains qui ont dés le début de leur régime pris des diplomates américains en otage, passé 25 ans à opprimer leur peuple et fait tout ce qu'ils pouvaient parfois violemment pour saper les intérêts américains dans le monde, et c'est le régime avec qui nous nous approchons d'une crise sérieuse mondiale lié au problème nucléaire.

Ainsi, si nous n'étions pas intervenu en 1953, et n'avions pas écrasé la démocratie iranienne, nous aurions pu avoir au coeur du Moyen Orient musulman une démocratie florissante pendant ces 50 ans. Je peux difficilement m'imaginer comment le Moyen Orient serait différent maintenant. Ce régime qui est actuellement au pouvoir en Iran n'y serait jamais arrivé et l'actuelle crise nucléaire n'aurait jamais fait surface. Ceci est un exemple type de comment notre intervention conduit finalement à des régimes pires que ceux que nous avions originellement prévu de renverser.

Alors comment pensez vous que les gens en Iran réagissent quand les américains pointent du doigt vers eux et disent : « Vous êtes une tyrannie là bas. Vous êtes une brutale tyrannie. Vous devriez avoir une démocratie. Vous devriez avoir un régime libre ? » Ils disent « nous avions une démocratie ici, jusqu'à ce que vous veniez la renverser. » Actuellement le gouvernement des Etats-Unis à des plaintes légitimes contre le gouvernement iranien, mais nous devons comprendre que les iraniens ont aussi des plaintes légitimes contre nous, et cela devrait être reconnu et mener à des négociations avec eux là-dessus….




Deuxième Partie

AG : …Nous avons commencé dans cette deuxième partie avec le Guatemala un an après le coup d'état en Iran soutenu par les Us

SK : Le coup d'état au Guatemala que les Etats-Unis ont perpétré en 1954 fut encore un autre coup qui non seulement plongea le monde dans l'instabilité mais a conduit à l'intensification du sentiment anti-américain, non seulement au Guatemala, mais partout en Amérique Latine et au-delà. Le Guatemala était devenu indépendant libéré de la colonisation espagnole dans les années 1820 avec le reste des pays d'Amérique Centrale. Comme la plupart des pays d'Amérique Centrale jusqu'en 1944 il a été dirigé par toute une série de tyrans. Puis il y a eu une révolution. Et pendant 10 ans, le Guatemala a fonctionné comme une démocratie.

Au Guatemala, la vie économique était entièrement sous domination d'une multinationale américaine : United Fruit. C'était une multinationale très puissante, unique en son genre, et qui avait des liens importants à Washington. Beaucoup des hauts responsables de l'administration du président Eisenhower étaient soit des actionnaires ou d'anciens membres du conseil d'administration ou lié étroitement à United Fruit d'une autre façon. Alors, au Guatemala, non seulement United Fruit produisait la plus grande partie des bananes exportées, mais elle possédait aussi plus de 250 mille ha de terres, des plus riches du pays, qu'elle n'utilisait pas. Elle gardait ces terres pour une éventuelle future utilisation.

Le président Arbenz alors en poste au Guatemala au début des années 50 voulait récupérer ces terres et les partager pour les donner à des paysans guatémaltèques qui mourraient de faim. Et avec un vote démocratique du congres élu guatémaltèque, une reforme agraire a été passée qui exigeait de United Fruit de vendre ses terres non utilisées au gouvernement du Guatemala au prix déclaré par la multinationale sur sa déclaration fiscale de l'année précédente. Bien sûr, la multinationale est devenue folle quand elle a reçu cette demande et a dit : « bien sûr, personne ne déclare la valeur réelle sur sa déclaration fiscale et le prix devrait être vraiment 10 fois plus élevé que cela. » Mais le gouvernement a dit : « désolé, c'est de cette façon que vous avez vous-même évalué les terres, donc nous insistons pour que vous nous les vendiez à ce prix. »

Et bien, c'est ce qui a amené l'United Fruit à agir à Washington. Elle a persuadé l'administration d'Eisenhower que le gouvernement Arbenz n'aurait pas pris de telles mesures, n'aurait pas lancé une reforme agraire n'aurait pas essayé de prendre des terres à United Fruit, s'il n'était pas fondamentalement anti-américain. En plus, il y avait l'ombre de la guerre froide. Ainsi donc, la multinationale United Fruit pu convaincre le gouvernement Us que non seulement ce gouvernement était hostile aux intérêts de la multinationale au Guatemala, mais qu'il était sûrement un outil du Kremlin qui, comme les américains alors le pensaient, travaillait partout dans le monde à saper les intérêts américains.

Alors, pendant les préparatifs du coup d'état au Guatemala, l'ambassadeur du Brésil est en fait venu voir le secrétaire d'état John Foster Dulles et lui a demandé s'il était sûr, s'il avait des preuves que les soviétiques manipulaient le Guatemala, et Dulles lui a répondu franchement : « nous n'avons pas la preuve, mais nous agissons comme si nous l'avions ». Ainsi les Etats-Unis renversèrent assez facilement le gouvernement du Guatemala.

AG : Et juste une minute, John Foster Dulles le secrétaire d'état avait représenté l'United Fruit comme avocat de la multinationale.

SK : Dulles était un exemple parfait de l'influence énorme qu'United Fruit avait à Washington. Le secrétaire d'état était l'ancien avocat de la multinationale United Fruit. Ainsi, quand cette multinationale était mécontente, lui aussi l'était. Nous savons maintenant par des documents qui ont été rendus public à Moscou que les soviets ne connaissaient même pas Arbenz ni l'existence du Guatemala, et n'avaient pas le moindre intérêt dans cette histoire.

Maintenant, qu'elles ont été les conséquences du coup d'état au Guatemala ? Nous avons imposé une dictature. En l'espace de quelques années cette dictature a provoqué une rébellion. Cela a conduit à 30 ans de guerre civile, se traduisant par une longue série de massacres aux cours desquels des centaines de milliers de guatemaltèques ont été tués. C'était une période horrible, j'ai couvert une partie de celle-ci comme correspondant, si quelqu'un avait fait cela dans une autre partie du monde cela aurait été dénoncé comme un génocide.

Ceci nous conduit à une autre motivation retrouvée dans la plupart de ces coups d'état. Le moment crucial arrive juste après le renversement du gouvernement. Alors nous avons à décider qui sera le nouveau dirigeant. Qui nous voulons mettre en place comme dirigeant de ce pays ? Nous voulons une personne qui remplisse 2 conditions : tout d'abord quelqu'un qui est populaire, qui peut rester au pouvoir et est soutenu par son peuple ; et deuxièmement quelqu'un qui fera ce que nous voulons. Nous n'avons pas renversé le gouvernement juste pour avoir quelqu'un que nous n'aimons pas au pouvoir. Aussi, nous réalisons rapidement que nous ne pouvons avoir les deux. Vous ne pouvez pas avoir quelqu'un de populaire et quelqu'un qui agira selon le dictat des Etats-Unis. Un dirigeant populaire placera les intérêts de son pays en avant, devant ceux des Etats-Unis. Ce n'est pas pour cela que nous sommes intervenus.

Alors nous choisissons l'autre voie : nous choisissons quelqu'un qui n'est pas populaire mais qui fera ce que nous voulons. Qu'est ce que cela veut dire ? Il doit diriger le pays en menant une répression croissante parce que son peuple ne l'aime pas. Les Etats-Unis doivent alors le soutenir, souvent militairement. Cela veut dire que l'opposition au dictateur devient aussi l'opposition aux Etats-Unis. Le ressentiment s'envenime. Finalement il y a une explosion et on se retrouve avec un régime beaucoup plus tyrannique que celui qu'on a renversé au début.

AG : Et le coup au Guatemala en 1954, le renversement du président élu démocratiquement Arbenz, est arrivé un an après que les Us ait renversé Mossadeq.


SK : Apres le renversement de Mossadeq en Iran, l'agent de la CIA qui avait fomenté ce coup d'état, Kermit Roosewelt, en fait le petit fils de Teddy Roosevelt, un intervenant américain de la première heure, est revenu à la Maison Blanche pour faire un compte rendu auprès du président Eisenhower et du secrétaire Dulles ainsi que d'autres membres de l'équipe du bureau des affaires étrangères. Plus tard, Kermit Roosevelt a écrit sur cet épisode. Il a dit : « Alors que je continuait le compte rendu, je regardait dans la direction de John Foster Dulles, et il avait un grand sourire et il semblait ronronner comme un chat géant. Roosevelt ne savait pas ce que pensait John Foster Dulles mais je pense que je sais ce qu'il pensait. Je crois qu'il pensait : « c'est fantastique ! Maintenant j'écoute les informations transmises sur la facilité avec laquelle on a pu renverser le gouvernement d'Iran. Cela veut dire que nous avons un outil complètement nouveau à disposition, une voie complètement nouvelle de renverser des gouvernements. »

AG : Et avec l'Iran, c'était pour la British Petroleum ?

SK : Avec l'Iran, le péché que le premier ministre Mohammed Mossadeq avait commis, qui finalement – qui est à l'origine de cette intervention, c'était de nationaliser la société pétrolière. Ainsi donc ces deux situations étaient très identiques. Mossadeq en Iran et Arbenz au Guatemala étaient des dirigeants nationalistes, qui ne répondaient à aucune influence soviétique, mais qui, répondant aux demandes légitimes de leurs peuples, avaient décidé que les profits tirés de leurs propres ressources naturelles devraient bénéficier à leurs peuples plutôt qu'aux américains, aux britanniques, ou à d'autres puissances étrangères.

AG : restons en Amérique Latine, faisons un saut de 1954 à 1973, à un autre 11 septembre. Vous avez une photo rare de Henry Kissinger serrant les mains d'un homme qui a renversé le dirigeant élu démocratiquement (Allende) : Pinochet. Pouvez vous parler de ce qui est arrivé au Chili ?

SK : Le Chili est un autre de ces cas ou nous avons renversé un dirigeant qui de bien des façons adhérait et représentait les principes américains, et nous l'avons remplacé par un tyran qui méprisait tout ce que les Etats-Unis défendent. Allende était un dirigeant élu démocratiquement, et bien qu'il s'était lui-même auto proclamé marxiste, il a agi toute sa vie dans le cadre du système démocratique chilien. Il avait été président du Congres, et avait été un sénateur. Il était totalement intégré à la démocratie chilienne et aurait certainement quitté son poste à la fin de son mandat, probablement remplacé par quelqu'un de plus conservateur. Mais les Etats-Unis ne pouvaient attendre. C'est le reflet de notre impatience, notre insistance à obtenir ce que nous voulons, non pas plus tard mais tout de suite.

Au Chili, tout comme au Guatemala, et tout comme en Iran, les importantes ressources naturelles étaient contrôlées par des multinationales étrangères. Au Chili cette ressource c'était le cuivre. Et les deux multinationales américaines géantes opérant au Chili c'était Kennecott et Anaconda. Allende a pris des mesures pour nationaliser les biens des sociétés chiliennes filiales de ces deux multinationales. Et ces deux filiales de même qu'ITT qui était active au Chili ont paniqué. Elles sont immédiatement allées à la Maison Blanche. L'un des principaux hommes d'affaire chiliens et le propriétaire du plus grand journal du Chili ont eu une audience privée avec Henri Kissinger. Nixon fut immédiatement averti. Il fut très ennuyé de l'accession au pouvoir d'Allende.

Et c'est un autre exemple de comment cette motivation fonctionne. Si Allende n'avait pas embêté Kennecott, Anaconda, et d'autres compagnies américaines, ou menacé de les inquiéter, elles n'auraient jamais protesté à la Maison Blanche. Mais une fois qu'elles l'ont fait, la Maison Blanche a soutenu leur cause et l'a légèrement transformée. Les Us ne sont pas intervenus directement au Chili, comme on a pu le dire pour protéger les sociétés américaines, mais le fait que le gouvernement importunait celles-ci nous a conduit à croire que le gouvernement devait aussi être stratégiquement et politiquement opposé aux Etats-Unis. Alors cela est devenu la motivation poussant Nixon et Kissinger, qui n'étaient pas réellement en privé des défenseurs du bizness américain, à agir pour ce qu'ils percevaient comme étant une combinaison de motifs politiques et économiques. Mais cette intervention fut menée clandestinement, et ce n'est qu'un an plus tard qu'une documentation détaillée parut qui montrait comment cela avait été une opération totalement téléguidée de Washington.

AG : Et cette photo ?

SK : la photo de Pinochet et de Kissinger est magnifique. Peu de temps après le coup d'état, un an ou deux après, le secrétaire d'état Kissinger est arrivé au Chili pour intervenir lors d'un meeting de l'Organisation des Etats américains. Dans son discours, il a du faire des références « pro forma » aux droits de l'homme et à l'intérêt américain d'en faire la promotion. Mais le jour précédant ce discours, il a rendu une visite privée à Pinochet. Nous avons maintenant la transcription de cette rencontre. Et voilà ce qu'il a dit principalement à Pinochet : « je dois dire quelques mots sur les droits de l'homme demain, mais cela ne s'applique pas à vous. Ne le prenez pas sérieusement. Nous vous soutenons, et nous sommes content que vous soyez au pouvoir. » . Ainsi donc, la politique affichée publiquement par les Us envers le Chili était alors vraiment très différente de ce qui était dit directement en privé à Pinochet.

AG : Et concernant des pays parlant l'espagnol, retournons en arrière sur le cas de Porto Rico ?

SK : Porto Rico est un autre cas très intéressant parce que Porto Rico était une possession espagnole. Mais pendant 1898, le nouveau régime libéral en Espagne a offert à Porto Rico une considérable autonomie à laquelle les porto ricains ont largement adhéré. Ils ne s'étaient pas rebellés contre le pouvoir colonial espagnol de la manière dont les cubains l'avaient fait. Et il leur a été offert une grande autonomie plus grande que celle donnée par les britanniques au Canada. En fait ils ont pu organiser des élections. Ils ont élu un gouvernement porto ricain, qui aurait un grand pouvoir de contrôle de la politique porto ricaine dans le cadre de la tutelle espagnole. Ils avaient un dirigeant visionnaire, Luis Munoz Rivera, qui devait devenir le premier ministre de Porto Rico.

Son gouvernement a duré environ une semaine, plus ou moins, les Etats-Unis envahissant Porto Rico en route pour attaquer Cuba. La guerre américano espagnole ne visait pas Porto Rico. Ce n'était pas prévu de faire rentrer Porto Rico dans le giron Us, mais Porto Rico a été saisi parce qu'il se trouvait là, il était disponible, charmant, placé sur des routes maritimes que les Us voulaient contrôler. Ainsi les Us l'ont envahi ont écrasé le gouvernement autonome de Porto Rico et l'ont placé sous régime militaire.

Et en premier lieu, ce qui est arrivé très rapidement à Porto Rico les années qui ont suivi, c'est que les petites fermes produisant du café ont été récupérées et transformées en vastes plantations de canne à sucre. Le café en Amérique Latine est parfois appelée la culture du pauvre parce qu'on peut le faire pousser sur un petit lopin de terre, mais vous ne pouvez pas faire pousser la canne à sucre de cette façon. Ainsi donc, un grand nombre de porto ricains ont été dépossédés pour laisser la place à 4 grandes compagnies américaines de production de sucre, et Porto Rico est passé d'un pays s'autogouvernant, une nouvelle nation confiante, en 1898 à une colonie, très pauvre dans les décennies qui ont suivi.

AG : Et ainsi, qu'est ce qui est arrivé les années qui ont suivi, pour que les gens puissent comprendre ?

SK : à Porto Rico je pense qu'on peut argumenter que à long terme les choses auraient pu être bien pire. Il y a eu une intervention des Us, qui, après de longues années ont décidé de prendre la responsabilité du développement du pays. Et cela était pour une raison bien particulière. Cela était très lié avec l'accès au pouvoir de Fidel Castro à Cuba. Le fait pour les américains d'avoir une pauvre colonie dans la mer des Caraïbes faisait mauvais effet. C'était mauvais, par contraste avec Cuba. Ce n'est donc que dans les années 50 et 60 que les Us ont commencé à essayer de développer Porto Rico et le sortir du sous développement dans lequel ils l'avaient plongé les 50 premières années du XXième siècle.

AG: nous parlons avec Stephen Kinzer, auteur du livre « Overthrow : america's Century of Regime Change from Hawaï to Iraq”. Parlons de Grenade et de Panama. Qu'est ce qui est arrivé à Grenade et Panama, et puis nous parlerons de l'Irak ?

SK : je divise la politique américaine de changement de régime en 3 groupes chronologiques. Le premier, comprend nos renversements de gouvernements étrangers fin 19ème et début 20ème siècle. Pendant cette période, nous pouvions envahir ouvertement des pays étrangers. Pendant la guerre froide, nous ne pouvions plus le faire, parce que nous avions peur d'une contre réaction de l'Union Soviétique. C'est pourquoi nous avons du utiliser la CIA pour renverser des gouvernements. Mais avec la désintégration de l'Union Soviétique, nous n'avions plus à le faire. Nous pouvions revenir au plan A, si on peut parler ainsi, qui était d'envahir des pays.

En fait, à Grenade cela a commencé quand une clique de militants ultras s'est manifestée dans Grenade et a assassiné les dirigeants politiques. Un petit groupe d'une centaine d'étudiants en médecine américains étaient aussi à Grenade. En fait, les Us auraient pu probablement évacuer ces étudiants très facilement. Le nouveau régime lui, avait hâte de se débarrasser d'eux, de manière à ne pas donner un prétexte aux Etats-Unis.

Mais l'opération à Grenade s'est produite dans un contexte plus large mondial. Les Etats-Unis étaient encore entrain de récupérer de l'humiliation de la perte du Vietnam. Et en fait, le week-end où l'invasion de Grenade a été menée était celui pendant lequel des baraquements de l'armée américaine au Liban ont été détruits par des explosions tuant plus de 200 marines. Les Etats-Unis s'étaient sentis très impuissants dans le monde, et le président Reagan était arrivé au pouvoir en faisant la promesse qu'il redonnerait son statut mondial au pays. Pour résoudre le conflit pacifiquement, Ce que voulait les dirigeants régionaux, c'était une sorte de blocus autour de Grenade, qui n'a aucune ressource naturelle, n'a pas d'eau ni de pétrole ou autre chose du même type, ceci pour appliquer une sorte de pression régionale. Mais ceci ne convenait pas aux Etats-Unis. Reagan et ses aides ont immédiatement réalisé qu'il y avait là une chance d'enregistrer une grande victoire militaire quelque chose que nous n'avions pas eu depuis des années.

Grenade est un très très petit endroit, la population peut tenir dans un pot de roses. C'est pourquoi après l'invasion nous avons eu une rare chance de pourvoir transformer Grenade en un jardin dans les Caraïbes pour montrer que quelque chose de bien pouvait sortir de nos interventions. C'était payer vraiment peu cher – cela concerne 100 000 120 000 personnes – mais au lieu de cela nous avons tourné le dos à Grenade et nous sommes passés au projet suivant. Mais cela a servi l'administration Reagan dans son projet de fournir à l'Amérique sa victoire même si c'était une victoire sur une toute petite île misérable, et pour montrer que les marines pouvaient faire quelque chose de positif. Je pense que c'est la véritable raison pour laquelle nous avons mené cette opération.

AG : Et Panama, la photo que vous avez du président Bush senior avec Noriega qui est maintenant en prison aux Etats-Unis ?

SK : nous sommes intervenus et nous avons envahi le Panama pour renverser le général Noriega, mais ce que j'ai découvert en travaillant sur le chapitre consacré à Panama c'est que Noriega était payé par la CIA depuis 30 ans. Il a commis un certain nombre de péchés. Parmi ceux-ci il a été impliqué dans le commerce de la drogue, bien que la CIA et le gouvernement américain le savaient depuis des années. Il conduisait Panama en dehors de l'orbite Us. Il interférait avec des plans américains de mener la guerre des Contras en Amérique Latine. Vous vous souvenez de l'affaire de Contadora qui faisait partie du processus de paix an Amérique Centrale. Contadora est en fait une île de Panama, et c'est là que certaines activités liées au processus de paix eurent lieu qui sapaient le projet Contra.

En plus, Noriega aurait pu être renversé par un coup d'état que les panaméens menaient quelques jours avant l'invasion. Et le général panaméen qui dirigeait ce coup en a informé les Us – il a seulement demandé aux Us de bloquer quelques routes pour empêcher des loyalistes de Noriega de pénétrer dans Panama, et ce coup aurait pu réussir mais nous ne le soutenions pas, et le commandant américain a plus tard expliqué pourquoi. Il a dit que le coup n'aurait renversé que Noriega, cela aurait laissé la force de défense panaméenne nationaliste intacte. Nous ne voulions pas seulement nous débarrasser de Noriega. Nous voulions nous débarrasser de toute l'armée qui s'était éloignée de l'influence américaine et reflétait certaines des aspirations nationalistes panaméennes. Et cela ne pouvait être pour nous une conséquence positive de l'intervention au Panama.

AG : il nous reste seulement une minute, mais vous terminez bien sûr en parlant de l'Irak aujourd'hui.

SK : Quand le président Bush a fait un discours il y a environ deux ans par lequel il a annoncé l'invasion de l'Irak, il l'a fait dans une pièce de la Maison Blanche appelée la salle des traités. C'est dans cette même pièce que les documents de la capitulation espagnole cédant le contrôle de Cuba et de Porto Rico aux Etats-Unis ont été signés il y a plus de 100 ans. Et sur le mur de cette pièce il y a une représentation de cet épisode, la signature du traité. L'imposante figure du président William Mc Kinley domine cette image, et ainsi il regardait symboliquement par-dessus l'épaules de Bush quand celui-ci lisait son discours annonçant l'invasion de l'Irak. Et personne n'aurait compris mieux que Mc Kinley que Bush ne conduisait pas les Etats-Unis vers une période de changements de régime. Les Etats-Unis sont dans cette période depuis plus d'un siècle.

Cet interview a été pré enregistré et mis en ligne sur le site de la radio américaine Democracy Now www.democracynow.org le 21 avril pour la première partie, et le 8 mai pour la deuxième. Les versions américaines dans leur intégralité (n'ont pas été traduites les annonces de prises et d'interruptions d'antenne) peuvent être lues aux url ci-dessous

Remarques

Apres l'Afghanistan et l'Irak, le "Mantra" :" changement de regime" est de nouveau martelé à Washington et partout dans les médias américains et proatlantistes en direction de la Syrie et de l'Iran. Cette politique étrangère américaine doit cesser. Pour qu'un autre monde soit possible, il est urgent que les citoyens fassent pression sur leurs gouvernements respectifs pour y mettre fin. Ni soumission, ni collaboration, le droit des peuples à disposer d'eux -mêmes inscrit dans la Charte des Nations Unies est un droit qui concerne TOUS les peuples, il doit être respecté et l'ONU doit se réformer pour le faire respecter.

http://www.democracynow.org/article.pl?sid=06/04/21/132247&mode=thread&tid=25

http://www.democracynow.org/article.pl?sid=06/05/08/1353206


Génocide Amérindien

Vendredi 15 Septembre 2006

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