En 1988, j'ai "disparu". C'était à Alger, pendant les émeutes d'octobre, dont la sanglante répression est encore gravée dans nos mémoires. Alors que je me rendais au bureau de l'AFP, j'ai été encadrée dans la rue par deux agents en civils qui m'ont saisie et aussitôt précipitée dans une voiture banalisée. A peine les portes refermées, je fus plongée dans le noir, plaquée contre la banquette arrière avec la tête recouverte d'un sac en toile. J'ai ensuite été détenue au secret, dans le sous-sol d'une caserne militaire, non loin d'Alger, à Bouzareah. Plus tard, à force de recoupements de différents témoignages, j'ai su qu'il s'agissait de l'un des centres opérationnels de la Sécurité Militaire (le véritable coeur du pouvoir en Algérie, rebaptisée depuis DRS, Direction du renseignement et de la sécurité), où la torture était une pratique de gestion de crise courante. Mes journées étaient rythmées par des interrogatoires poussés, et mes nuits par les cris des suppliciés. Insidieusement, cette torture psychologique distillait la peur au plus profond de mon être, mais le summum fut atteint lorsqu'on me fit subir un simulacre d'exécution sommaire, sur un terrain vague. J'étais terrorisée, réalisant à cet instant précis que j'étais, aux yeux des services algériens, un témoin gênant : j'avais vu les soldats de l'ANP -l'héritière de la glorieuse ALN - tirer sur des adolescents aux mains nues, dont les corps, déchiquetés par des balles explosives, s'effondraient sous mes yeux. Quelques heures après cette "mascarade", je fus jetée dans un vol pour Paris, avec la consigne de me taire sous peine de représailles pour moi et ma famille. Je venais d'échapper de justesse à la mort.
Je devais mon salut à la diligence d'Amnèsty International qui, alertée par un confrère et ami, s'était aussitôt manifestée auprès de la Présidence algérienne pour signaler ma disparition. Mon calvaire avait duré une semaine, avec en prime un traumatisme indélébile. Malgré cette rude épreuve, j'ai continué à me rendre régulièrement en Algérie. La société était en pleine effervescence après 30 ans de dictature. Pour la première fois depuis l'indépendance, les Algériens exprimaient ouvertement leur soif de changement, d'ouverture démocratique. Puis, le coup d'état de janvier 1992, organisé par un clan de généraux ultra-conservateurs, interrompit brutalement les premières élections législatives "démocratiques". Ils sonnèrent ainsi le glas de toutes les espérances et plongèrent le pays dans le pire des cauchemars : une guerre de basse intensité menée sans merci contre un peuple.
Alors, quand j'ai été interpellée en 1994 par la courageuse belle-soeur de l'un des quinze disparus de Ras el Oued, j'ai compris instinctivement de quoi il s'agissait. La campagne "d'éradication" menée par les officines algériennes, après plus d'un an d'intoxication de l'opinion publique internationale, était entrée dans sa phase sanglante. Une purge à grande échelle frappait toute personne soupçonnée de liens avec le FIS -dissous en mars 1992- comme aux pires heures du stalinisme, comme en Indonésie en 1965 où fut inaugurée l'opération "Phoenix" - durant laquelle plus de 500 000 civils accusés de "communisme" furent éliminés sous couvert d'une "guerre civile" - comme en Argentine où 40 000 personnes disparurent durant les sept années de dictature militaire (1976-1983).
Face à l'ampleur et à la sauvagerie de la répression, et notamment devant l'horreur des massacres perpétrés durant l'été 1997 autour d'Alger, les organisations internationales de défense des droits humains se mobilisèrent enfin, réclamant année après année une commission d'enquête en Algérie. Fortes de ce soutien, les familles de disparus se mirent en marche. Elles manifestent depuis, semaine après semaine, devant les tribunaux des principales grandes villes d'Algérie, réclamant que la lumière soit faite sur le sort des leurs et que justice soit rendue. Leur combat est exemplaire, comme celui des célèbres "Mères de la place de mai", en Argentine, dont la persévérance a non seulement débouché sur la reconnaissance des crimes commis par la dictature, mais a surtout permis d'ouvrir le champ politique à d'autres luttes.
La dynamique engendrée par ces "passionarias" avait, en effet, permis à la société de résister, puis de se restructurer sur des fondements solides et légitimes. "La seule lutte perdue est celle que l'on abandonne", clamaient-elles haut et fort durant leurs défilés, sauvant, par leur courage, des milliers d'Argentins en lutte de la tristesse et de l'isolement, et devenant, de ce fait, les muses de tout un peuple.
C'est pourquoi le combat des familles de disparus est primordial pour l'avenir de la société algérienne. C'est un devoir pour chacun d'entre nous - Algériennes et Algériens - de le soutenir où que nous soyons. Le chemin à parcourir est certes long, mais il est salutaire pour toute l'Algérie. Car l'exigence de vérité et de justice qu'il draine en son sein nous permettra de constituer une chaîne humaine à travers le monde. Une Algérie planétaire, déterritorialisée, pétrie des valeurs d'équité et de démocratie. Une Algérie qu'aucune dictature ne pourra plus jamais ni opprimer, ni soumettre !
Rabha Attaf, journaliste indépendante
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